Olivier Maurel

Écrivain militant – Non à la violence éducative !

By Olivier Maurel

Vingt siècles de maltraitance chrétienne des enfants

Je viens de publier un nouveau livre, que Lytta Basset, philosophe et théologienne protestante suisse, m’a fait l’honneur de bien vouloir préfacer.

Le titre de ce livre, Vingt siècles de maltraitance chrétienne des enfants, peut paraître provocateur mais en fait il est doublement justifié. D’abord par le fait que l’Eglise, tout au long de son histoire, a préconisé de battre les enfants par fidélité aux proverbes bibliques qui le recommandaient. Le Catéchisme de l’Eglise catholique daté de 1992 et toujours en usage, cite encore un de ces proverbes (« Qui aime son fils lui prodigue des verges, qui corrige son fils en tirera profit », Si. 30, 1-2) pour encourager les parents à corriger leurs enfants. Quant au mot « battre », il n’est pas trop fort puisque, jusqu’au XIXe siècle au moins, c’était vraiment à coups de bâton, de verges, de férule qu’on « corrigeait » les enfants, autrement dit au moyen d’instruments qui, s’ils étaient employés aujourd’hui, seraient considérés objectivement comme des instruments de maltraitance. A la décharge de l’Eglise, il faut reconnaître qu’elle se conformait à l’usage partout répandu : toutes les sociétés, sauf celles des chasseurs-cueilleurs, battaient les enfants.

Mais ce qui rend la maltraitance chrétienne particulièrement regrettable, c’est que l’Eglise avait dans ses textes fondateurs des paroles qui auraient dû lui permettre de rompre avec cet usage. Les paroles de Jésus sur les enfants sont parmi les plus étonnantes des Evangiles. Jamais personne avant Jésus, aucun philosophe, aucun fondateur de religion, n’avait parlé des enfants de cette façon. Elles témoignent de sa part d’un regard entièrement nouveau, incompatible avec la vieille méthode des châtiments corporels. Mais ces châtiments subis dans le très jeune âge ont une telle emprise sur l’esprit de ceux qui les ont subis que les premiers disciples de Jésus et leurs successeurs n’ont pas pu comprendre que l’éducation qu’ils avaient subie était remise en cause par ces paroles.

La plus étonnante d’entre elles qui donne les enfants comme modèles aux adultes : « Le Royaume des cieux est à ceux qui leur ressemblent » a même été littéralement niée par Saint Augustin. Lui-même avait été battu comme plâtre par ses maîtres et ridiculisé par ses parents quand il s’en plaignait, mais il est resté convaincu qu’il fallait battre les enfants en raison de leur mauvaise nature. Et ce n’est pas un hasard si c’est lui qui a imposé à l’Eglise le dogme du péché originel qui désignait les nourrissons comme des pécheurs de naissance : « Si petit et déjà si grand pécheur ! » disait-il dans ses Confessions en parlant d’un nouveau-né.

Après saint Augustin, il a fallu ensuite attendre 1000 ans pour qu’Erasme, qui, dans son enfance, semble avoir été respecté par ses parents, déclenche, par son intelligence et sa lucidité, un mouvement de contestation des punitions corporelles qui se poursuit encore aujourd’hui mais qui se heurte toujours à de très fortes résistances, y compris dans l’Eglise. L’Etat du Vatican, en janvier 2014, a même dû être rappelé à l’ordre par le Comité des droits de l’enfant des Nations unies pour n’avoir pas encore interdit les punitions corporelles non seulement à l’égard des quelques dizaines d’enfants du personnel laïc du Vatican, mais des 57 millions d’élèves des établissements catholiques dans le monde.

En ne mettant pas en pratique les paroles de Jésus sur les enfants, en continuant à les traiter avec violence, l’Eglise s’est privée d’une partie essentielle de l’enseignement de Jésus, celle qui concernait la base de la formation des personnalités, le respect des prédispositions relationnelles innées des enfants qui sont le véritable fondement de l’humanité. Elle a ainsi formé des adultes dont la nature avait été altérée et durcie dès leur plus jeune âge par la violence de leur éducation. Il n’est pas étonnant dans ces conditions que le christianisme ait été si souvent complice de la violence et de l’oppression et incapable de les réduire. Si les paroles de Jésus sur les enfants avaient été mises en pratique, il est probable que la face du monde en aurait été changée.

Il est temps de relire ces paroles. Une meilleure connaissance du développement des enfants et de leurs compétences innées nous permet de comprendre que le comportement admiratif et respectueux qu’elles recommandent est profondément adapté à la véritable nature des enfants. Et il est profondément adapté au monde d’aujourd’hui. La puissance des moyens techniques dont nous disposons nous a rendus responsables de la survie de la planète et nous ne pouvons plus nous permettre d’altérer les ressources innées d’humanité que chaque enfant qui vient au monde apporte.

En même temps qu’à mes huit petits-enfants, j’ai dédié ce livre au Pape pour l’inciter à lire les paroles de Jésus d’un oeil nouveau. Bien qu’il lui soit arrivé de se laisser aller à une regrettable approbation des claques données aux enfants, je veux croire qu’il a été dépassé par sa spontanéité parfois irréfléchie. Bien d’autres signes ont montré ses capacités d’ouverture et d’humanité. On peut toujours espérer…

Pour le moment, ce livre n’est disponible que sur le site de l’éditeur : http://editions-encretoile.fr/shop/index.php?id_product=39&controller=product
Son prix : 22 €, édition papier. 8€ édition électronique en PDF.

By Olivier Maurel

Au Pape François

Au cours de son audience générale du 4 février, le Pape François qui, jusqu’à présent, avait fait un parcours bien intéressant, a parlé du rôle du père dans la famille. Il a parlé de la nécessité de sa présence active, de son exemplarité, de sa capacité à pardonner. Jusqu’ici, rien à redire. Mais les choses se gâtent quand il se met à parler de la nécessité pour le père de corriger avec fermeté. Le père, pour lui « n’est pas un père faible, accommodant, sentimental. Le père qui sait corriger sans humilier est aussi celui qui sait protéger sans se ménager. Un jour, lors d’une réunion de mariage, j’ai entendu un père dire : « Parfois, je dois donner une petite claque à mes enfants… Mais jamais sur la figure pour ne pas les humilier ». Comme c’est beau ! Il a le sens de la dignité. Il doit punir, il le fait de façon juste et il va de l’avant. »

Cher Pape, on voudrait croire que vous avez été ici seulement plus spontané que réfléchi, et que vous avez eu tendance à ne voir que le positif dans l’attitude de ce père : il est ferme, il ne veut pas humilier ses enfants, il ne les frappe pas sur la figure, il ne leur donne qu’une « petite » claque . Malheureusement, ce que vous avez dit ne fait que refléter la doctrine de l’Église en matière d’éducation. Vous n’avez fait que reprendre, dans votre style familier, ce que dit l’article 2223 du Catéchisme de l’Église catholique qui est rédigé ainsi : « C’est une grave responsabilité pour les parents de donner de bons exemples à leurs enfants. En sachant reconnaître devant eux leurs propres défauts, ils seront mieux à même de les guider et de les corriger « Qui aime son fils lui prodigue les verges, qui corrige son fils en tirera profit ».

Et c’est même pour cette raison que le Comité des droits de l’enfant des Nations Unies, en janvier 2014, au cours de sa 65e session, a épinglé l’État du Vatican dont vous êtes le chef, non seulement pour n’avoir pas encore interdit les punitions corporelles comme il le demande à tous les États de le faire, mais pour avoir recommandé explicitement de frapper les enfants. Et vous avez sous votre responsabilité non seulement les 39 enfants du personnel du Vatican qui y vivent, mais aussi les 57 600 000 enfants qui vivent dans les établissements dépendant de l’Église.

Faut-il vous rappeler qu’un certain Jésus a vivement réprimandé ses disciples pour avoir seulement rabroué les enfants qui venaient auprès de lui ? Faut-il vous rappeler que le père du fils prodigue que vous avez cité dans la même audience, non seulement ne châtie pas son mauvais larron de fils autrement coupable que la majorité des enfants que vous recommandez de frapper, mais court au devant de lui, se jette dans ses bras et ne fait même pas attention au pardon que lui demande son fils, tout occupé qu’il est, dans sa joie, à commander qu’on tue le veau gras ?

Dépêchez-vous, cher Pape François, de relire les extraordinaires paroles de Jésus sur les enfants qui nous les présentent comme des modèles (« Le Royaume des Cieux est à ceux qui leur ressemblent ») et écrivez bien vite une encyclique où, comme vos prédécesseurs ont demandé pardon pour les guerres de religion, pour le chasse aux sorcières, pour la condamnation de Galilée, pour les croisades, pour les abominables crimes pédophiles commis par des prêtres, vous demanderez pardon pour l’Église d’avoir pendant vingt siècles recommandé de frapper les enfants. Dans ce cas-là, nous pourrons recommencer à parler du bon Pape François.

Olivier Maurel

By admin

Lettre ouverte à un pasteur suisse partisan du bâton biblique

Lettre publiée sur Facebook le 30 janvier 2014

Un ami m’a signalé une vidéo d’un pasteur suisse, Matthias Boelsterli, qui affirme que le meilleur moyen de discipliner les enfants, le moyen biblique, est le bâton.

Pourquoi ? Parce que si tu donnes des coups de bâton à ton enfant, il n’en mourra pas (c’est la Bible qui le dit). Parce qu’il vaut mieux frapper avec un bâton qu’avec la main parce que la main c’est fait pour bénir. D’autre part, le bâton, il faut aller le chercher, donc on a le temps de réfléchir. En dernière minute quand même il ajoute qu’il faut frapper avec modération.

J’ai mis un commentaire au bas de la vidéo. Le voici :

Monsieur le Pasteur,

Je partage un bon nombre des conseils que vous donnez aux parents. Mais, sur trois points, je ne suis absolument pas d’accord avec vous.

Primo : l’application stricte des conseils éducatifs de l’Ancien Testament. Leur application stricte suppose qu’on lapide les garçons indociles et les filles qui ont perdu leur virginité (Deutéronome 21, 18-21 et 22, 20). Du moment qu’on a heureusement remis en question ces préceptes, il est permis (et recommandé, à mon avis) de remettre en question ceux qui conseillent de battre les enfants.

Secundo : la fidélité à l’enseignement de Jésus. Tout ce que dit Jésus sur les enfants et notamment le fait qu’il nous les présente comme des modèles (« Le Royaume des Cieux est à ceux qui leur ressemblent »), mais aussi tout ses propos sur la douceur, sur le pardon, sur le respect des plus petits d’entre nos frères est incompatible avec le fait de battre les enfants. Ce qu’il a dit des enfants était sans doute la partie la plus révolutionnaire de son enseignement, mais cela n’a pas été compris, précisément parce que quand on a été un enfant battu, comme l’ont été ses disciples élevés selon les préceptes de l’Ancien Testament, on se considère comme coupable, on considère les enfants comme coupables et il nous devient presque impossible de penser qu’on peut élever les enfants sans la menace ou l’application du bâton.

Tertio : le bâton, d’après vous, ferait beaucoup de bien aux enfants. Je vous recommande d’aller sur le site de l’Observatoire de la violence éducative ordinaire (www.oveo.org) et de lire notamment toutes les études scientifiques qui montrent les effets de la violence sur les enfants.

Vous verrez que battre les enfants est une des meilleures manières de pervertir leurs qualités naturelles.

Bien cordialement.

By admin

Conférence : L’éducation non violente, une exigence évangélique ?

Texte de la conférence organisée par l’hebdomadaire La Vie le 12 octobre 2013,

dans le cadre des États Généraux du Christianisme

Pour comprendre le titre de mon intervention : « l’éducation non-violente, une exigence évangélique », il faut connaître l’existence d’un fait anthropologique massif presque toujours ignoré  : la violence éducative. Et il faut rapprocher ce fait des paroles de Jésus sur les enfants.

Dans toutes les vieilles sociétés sauf dans certaines sociétés de chasseurs-cueilleurs, des proverbes recommandent aux parents de battre les enfants à coups de bâton. Dans toutes les sociétés où cet usage n’a pas été remis en question, des enquêtes effectuées au siècle dernier ont montré que ces proverbes sont mis en pratique par la quasi-totalité des parents. Autrement dit, depuis que l’humanité a atteint un certain stade dans son évolution, probablement le néolithique, la quasi-totalité des êtres humains a été éduquée par la violence physique, verbale et psychologique, du plus jeune âge à leur majorité, c’est-à-dire pendant toute la durée de formation de leur cerveau. Ce traitement leur a été infligé par leurs modèles de référence, leurs parents, leurs enseignants. Et il est toujours pratiqué dans la majorité des pays du monde. Seule une minorité de pays l’a adouci, et une minorité encore plus réduite l’a interdit tout récemment.

Ce traitement violent a donné à la quasi-totalité des êtres humains un seuil très élevé de tolérance à la violence. Des enfants habitués à être battus violemment et humiliés depuis leur petite enfance dans des sociétés où tous les enfants subissent ce traitement deviennent des adultes pour qui la violence et l’humiliation sont banales. Ils sont donc capables des pires violences, notamment sur les êtres les plus faibles, par simple mimétisme du schéma relationnel qu’ils ont subi : la violence exercée par un être fort, un adulte, sur un être faible, un enfant. Et comme cette violence leur a été présentée comme un bien (« C’est pour ton bien que je te frappe »), leur conscience morale a reçu ce message : Violence = bien. C’est une des multiples formes de perversion provoquées par la violence éducative.

De plus, cette méthode d’éducation contredit radicalement par l’exemple les préceptes les plus fondamentaux de toutes les grandes philosophies et de toutes les grandes morales. La règle d’or d’abord : « Ne fais pas à autrui ce que tu ne veux pas qu’on te fasse ». Et ensuite le principe presque aussi universel qu’il est lâche de la part d’un être fort de faire violence à un être faible. Quelle efficacité peut avoir l’enseignement de ces principes sur des enfants et des adolescents sur lesquels on a pratiqué mille fois le contraire ?

Mais cet apprentissage de la violence n’est peut-être pas encore le pire. On sait aujourd’hui, par de nombreuses études faites ces dernières décennies sur les enfants et leur développement que les enfants naissent dotés de compétences relationnelles qui les prédisposent à la vie sociale, ce qui n’a rien d’étonnant chez les animaux sociaux que nous sommes. Il s’agit de l’attachement qui porte les nouveau-nés à nouer à tout prix des relations parce que leur organisme sait que l’abandon c’est la mort. Il s’agit de l’imitation par le moyen de laquelle les enfants apprennent la plupart des comportements qui seront nécessaires à leur survie et à leur vie. Il s’agit de l’empathie par laquelle les enfants éprouvent les émotions de autres et qui est la base de la compassion et aussi le plus grand frein à la violence. Il s’agit enfin de l’entraide dont de récentes études ont montré qu’elle se manifeste chez les bébés dès l’âge de dix-huit mois. Toutes ces capacités relationnelles des enfants sont altérées, voire perverties par la violence. Leur capacité d’imitation les pousse à reproduire la violence qu’ils ont subie. Leur capacité d’attachement est pervertie par l’alliance entre l’affection et la violence. L’enfant apprend à ses dépens le proverbe : Qui aime bien châtie bien. Pourquoi ne l’appliquerait-il pas plus tard à son profit sur ses enfants et sa conjointe ? La capacité d’empathie des enfants, elle, peut être annihilée par la nécessité de s’endurcir sous les coups et de ne plus ressentir leurs propres émotions ni celles des autres. Quant à la capacité spontanée d’entraide, elle peut être entravée par des relations faussées par la violence. Ainsi, la méthode d’éducation la plus répandue pervertit tout le potentiel relationnel inné des enfants.
Il n’est donc pas étonnant que l’histoire de l’humanité ait été un tissu de violences, de massacres, de cruautés dans la vie individuelle comme dans la vie collective. Les enfants sont conditionnés à de tels comportements. Les hommes qui accèdent à un quelconque pouvoir l’exercent sans scrupules. Et ceux qui sont soumis à une autorité quelconque se soumettent comme ils avaient pris l’habitude de se soumettre à leurs parents, ce qui explique l’attitude de « servitude volontaire » aux tyrans mise en lumière par Etienne de la Boétie au XVIe siècle.

Mais ce qui est stupéfiant, c’est qu’en général on ignore ce fait anthropologique majeur et ses conséquences dans l’histoire de l’humanité et dans les situations de pouvoir et de soumission. Même La Boétie, ne mentionne pas la violence éducative parmi les causes de cette soumission. Dans mon avant-dernier livre, j’ai montré comment, aujourd’hui encore, sur 100 auteurs d’ouvrages ou d’articles de sciences humaines écrits par des psychologues, psychanalystes, historiens, sociologues, philosophes, etc, sur le thème de la violence humaine en général, 90 d’entre eux, parmi lesquels les plus médiatiques, ceux qui ont le plus d’influence, ne mentionnent même pas l’existence de la violence éducative, ignorent complètement son existence, alors qu’ils traitent de toutes les autres formes de violences, et 6 d’entre eux seulement la prennent en compte et la considèrent comme une des causes de la violence humaine.

Voici donc le contexte humain dans lequel Jésus est né et a vécu : une humanité marquée dans l’enfance par la violence, conditionnée à la violence et inconsciente de ses effets nocifs, notamment sur le plan idéologique et même théologique. Un des proverbes bibliques qui ordonnent aux pères de battre leurs enfants donne la raison de la nécessité de ce traitement : La folie est ancrée au coeur de l’enfant, le fouet bien appliqué l’en délivre (Proverbes, 22, 15). Autrement dit, la nature humaine est mauvaise. Il faut la corriger par la violence pour l’améliorer. Et quand on veut parler de Dieu, comment le représente-t-on ? A l’image d’un père terrestre, c’est-à-dire un père qui aime mais qui châtie. Et c’est même parce qu’il nous châtie qu’on voit que nous ne sommes pas des bâtards, dira l’auteur de la Lettre aux Hébreux (12, 7-8).

C’est donc dans ce contexte comportemental et idéologique que Jésus a prononcé ses stupéfiantes paroles sur les enfants. Des paroles uniques : jamais personne, jamais aucun fondateur de religion, jamais aucun philosophe n’en avait prononcé de semblables. Et des paroles tout simplement impensables dans de telles sociétés parce que des hommes qui, lorsqu’ils étaient enfants, ont été battus par leurs parents dont ils étaient entièrement dépendants et auxquels ils étaient viscéralement attachés, ne peuvent que considérer qu’on les a traités ainsi pour leur bien et qu’ils le méritaient par leur mauvaise nature.

Que dit Jésus ?
- qu’il faut accueillir l’enfant comme Dieu lui-même (Luc, 9, 46-48);
- qu’il ne faut mépriser aucun de ces petits (Matthieu, 18, 6);
- que leurs anges sont constamment en présence du Père (Matthieu, 18, 6) ;
- et surtout que « le Royaume des Cieux est à ceux qui leur ressemblent » (Matthieu, 19, 13-15) ; autrement dit que les enfants non seulement n’ont pas à être corrigés, redressés, mais doivent être considérés par les adultes comme des modèles, s’ils veulent accéder à la vie éternelle.
- mais aussi que si quelqu’un scandalise, c’est-à-dire fait trébucher, pervertit un seul de ses petits, il vaudrait mieux pour lui qu’on le noie avec une meule de moulin autour du cou (Marc, 9, 42) ;

Ces paroles expriment deux convictions majeures :
- confiance dans la nature humaine à sa source ; Jésus porte sur les enfants le même regard qu’il porte sur les lis des champs ;
- conscience de la capacité des adultes à « scandaliser » les enfants, à les pervertir radicalement.

Bien sûr, Jésus ne dit pas explicitement : « Ne battez pas les enfants », mais ses recommandations concernant les enfants sont radicalement incompatibles avec le fait de leur donner des coups de bâton. Jésus n’a pas dit non plus explicitement qu’il ne fallait pas lapider les femmes adultères. Mais la réponse qu’il fait à ceux qui l’interrogent : « Que celui qui est sans péché jette la première pierre » dynamite cet usage. De même les paroles de Jésus sur les enfants auraient dû dynamiter l’usage de les battre.

Malheureusement, cela n’a pas été le cas. Les sociétés chrétiennes ont été aussi violentes à l’égard des enfants que l’étaient les sociétés anciennes, et cela jusqu’à nos jours dans les pays les plus fortement marqués par l’influence des Eglises. Elles ont pratiqué et recommandé la violence éducative. Et lorsque, à partir de la fin du XVIIIe siècle, certains Etats, sous l’influence de la philosophie des Lumières, ont voulu interdire les punitions corporelles dans les écoles, les Eglises chrétiennes ont freiné des quatre fers et ont continué à pratiquer dans leurs écoles des châtiments d’une incroyable violence et à encourager l’usage des punitions corporelles aux parents. Aujourd’hui encore, la dernière édition du Catéchisme de l’Eglise catholique qui date de 1992 cite dans ses conseils aux parents, le proverbe biblique :  » Qui aime son fils lui prodigue des verges, qui corrige son fils en tirera profit  » (Si 30, 1-2).

Dans ces conditions, il n’est pas étonnant que les sociétés chrétiennes n’aient pas été meilleures et qu’elles aient été parfois pires que celles auxquelles elles succédaient. Quand on enseigne le catéchisme aux enfants en les battant comme plâtre et en les faisant vivre dans la terreur et la soumission, il ne faut pas s’étonner si ce qu’ils en retiennent c’est davantage l’habitude de donner des coups, d’opprimer les autres ou de se soumettre à la violence et donc de la cautionner, que de pratiquer la bienveillance et la tolérance à l’égard d’autrui et de ne pas supporter l’injustice.

Mais pourquoi ces paroles n’ont-elles pas été comprises comme elles l’auraient dû ? Pour une raison très simple : c’est parce que les disciples de Jésus et les théologiens qui leur ont succédé avaient été battus eux-mêmes par leurs parents et que leur attachement viscéral à leurs parents auquel s’ajoutait le devoir religieux de les honorer leur rendait impensable toute remise en question des corrections qu’on leur avait infligées pour leur bien. Ces paroles étaient tellement inouïes qu’elles ont été inaudibles. Un bon nombre de pères de l’Eglise se sont demandé ce que Jésus avait voulu dire lorsqu’il a parlé des enfants. Ils en ont en général retenu l’idée de l’humilité et de l’obéissance. Mais jamais l’idée d’un changement de conduite nécessaire à l’égard des enfants.

Il ne m’est pas possible, faute de temps de retracer l’histoire de l’évolution des esprits à l’égard de la violence éducative depuis les premiers siècles de l’histoire de l’Eglise jusqu’à nos jours. Je n’en retiendrai donc que trois étapes décisives.

La première est catastrophique, c’est l’étape de saint Augustin. Ses Confessions nous apprennent que saint Augustin a été battu comme plâtre par ses maîtres. Il a écrit plus tard dans La Cité de Dieu : « Qui n’aurait horreur de recommencer son enfance et n’aimerait mieux mourir ? » Quand il s’en plaignait à ses parents, ceux-ci se moquaient de lui. Avec ce passé et le souvenir qu’il en avait, il aurait pu être celui qui aurait enfin dénoncé cette violence faite aux enfants. Malheureusement, il a été celui qui l’a encore aggravée et justifiée. En effet, après avoir dit ce qu’il a souffert, il nous dit que malgré tout, les violences qu’il a subies lui ont permis d’apprendre à lire et donc à lire les Evangiles et à connaître le Christ. Ce mal, les punitions qu’il a reçues, étaient en réalité un bien. Et quand il s’interroge sur le sens de la plus forte des paroles de Jésus : « Le Royaume des Cieux est à ceux qui leur ressemblent », il n’hésite pas à prendre le contrepied de ce qu’a dit Jésus. Il s’exclame : « C’est cela l’innocence enfantine ? Oh ! non, Seigneur mon Dieu, de grâce, non !Un symbole d’humilité en la taille des enfants, tel fut donc, ô notre Roi, ce que tu as garanti, quand tu as dit : « A leurs pareils le Royaume des Cieux ! » Et en parlant d’un nourrisson : « Si petit et déjà si grand pécheur ! ». Mais, vous le savez, il ne s’est pas arrêté là, et c’est lui qui a imposé dans l’Eglise le dogme du péché originel qui fait des enfants des coupables avant même leur naissance, c’est-à-dire qui donne une raison de plus de se méfier de leur nature et de les battre. La doctrine du péché originel a verrouillé les esprits et interdit pendant plus de dix siècles, jusqu’à la Renaissance, la remise en question de la violence éducative sur les enfants.
La grande étape dans la prise de conscience de la nocivité des punitions corporelles, c’est la Renaissance et l’apparition de trois grands esprits : Erasme, Rabelais et Montaigne. Erasme est sans doute celui qui est allé le plus loin dans la dénonciation des châtiments corporels. Mais ce qui est significatif c’est que ces trois auteurs ont été mis à l’Index par l’Eglise catholique et vilipendés par les réformateurs, Luther et Calvin.

L’étape suivante, c’est Maria Montessori qui, en plus d’être une grande pédagogue qui a renouvelé profondément les méthodes d’éducation, a été la première à comprendre le sens profond des paroles de Jésus sur les enfants au point de présenter l’enfant comme un Messie.

Je crois qu’il faut que nous comprenions que les paroles de Jésus sur les enfants sont vraiment la pierre angulaire de tout son enseignement puisqu’elles concernent la base même de la formation de l’humanité, les années décisives où toutes capacités innées des enfants peuvent se déployer pour en faire des êtres humains vraiment humains au sens le plus positif du terme. Je crois que la notion de péché originel  est littéralement toxique. Il n’en faut retenir que l’idée de vulnérabilité extrême des enfants, qui n’a absolument rien à voir avec celle de péché, et la remplacer par la notion de grâce originelle.

L’histoire de la chrétienté aurait certainement été très différente si l’on avait pris au sérieux dans toutes leurs implications les paroles de Jésus sur les enfants et si l’Eglise avait été faite d’hommes et de femmes dont l’humanité avait été respectée. Elle aurait été beaucoup moins complice des pouvoirs violents et oppressifs. Elle aurait été beaucoup plus proche des plus pauvres et elle ne leur aurait pas inculqué une idéologie de soumission à la violence et aux pouvoirs tyranniques. En respectant les enfants, elle aurait favorisé le développement d’une humanité plus intelligente, plus imaginative et plus créatrice, mais qui aurait mis au premier plan, non pas les dogmes et les rites mais la bienveillance et le respect d’autrui qui sont directement connectés aux bases neurobiologiques de notre affectivité.

Enfin, remettre en question la part de violence dans l’éducation que nous avons presque tous subie, c’est une occasion de rejoindre en nous l’enfant totalement innocent que nous avons tous été, de retrouver l’amour de nous mêmes, ce même amour qui loin d’être égoïsme est la mesure même, selon l’Évangile, de l’amour des autres et de l’amour de Dieu, ce que Jésus appelle « la Loi et les Prophètes » :  Aimer les autres et aimer Dieu comme soi-même.

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Lettre à Jean-Claude Guillebaud

Cher Monsieur,

Je lis avec retard votre Bloc-notes du 29 juillet 2010 dans La Vie.

Vous y soutenez une thèse qui me surprend une fois de plus (car je vous ai déjà écrit à ce sujet).

Vous écrivez que “la violence est une énigme anthropologique”. Je suppose que l’adjectif “anthropologique” renvoie au fait qu’elle atteint dans l’espèce humaine un degré que n’atteint aucune espèce animale. Mais dire qu’elle est “une énigme”, c’est ne pas tenir compte de la manière dont, depuis des millénaires, sont “élevés” (si l’on peut dire !) les enfants.

Depuis des millénaires, en effet, on considère comme normal de les battre pour les faire obéir, et souvent de les traiter avec mépris. Ceux que vous appelez des “voyous” qui ont tiré à balles réelles sur des policiers sont très vraisemblablement des jeunes issus de familles elles-mêmes originaires de régions du monde où la violence éducative est encore au niveau qu’elle atteignait couramment chez nous jusqu’au XIXe siècle environ : bastonnades, coups de ceinture et autres châtiments à la fois cruels et humiliants. Et ces violences ont été subies par ces enfants durant toute les années où leur cerveau se formait. Leur effet est ravageur : perversion de l’attachement, perte de la capacité d’empathie, mimétisme de la violence subie, volonté de dominer ou tendance à se soumettre à des leaders violents.

Il n’y a là rien d’énigmatique. Les études les plus récentes sur les comportements violents des jeunes montrent que les éléments les plus déterminants de ces comportements ne sont pas des causes socio-économiques, mais bien des facteurs psycho-affectifs, dont les relations parents-enfants.

Et cette violence infligée aux enfants, souvent dès les premiers mois de leur vie, non pas par des parents maltraitants mais par des parents qui croient bien faire parce qu’ils ont été élevés de la même manière par leurs propres parents, ne peut pas être assimilée aux autres violences. Car c’est elle qui détruit dès le départ dans le corps et dans le psychisme des enfants les capacités relationnelles innées avec lesquelles ils viennent au monde comme tous les animaux sociaux, capacités qui, respectées, sont la source des plus grandes qualités humaines.

Connaissez-vous les résultats de l’enquête réalisée par deux Américains, Samuel et Pearl Oliner, sur l’éducation reçue par les “Justes” ? Ils ont pu en interroger plus de 400. Or, les réponses les plus fréquentes qu’ils ont données ont été les suivantes :

  • ils ont eu des parents affectueux
  • des parents qui leur ont appris l’altruisme
  • des parents qui leur ont fait confiance
  • une éducation non autoritaire et non répressive.

Les deux premiers points n’ont rien de très exceptionnel et ne peuvent pas suffire à expliquer le comportement d’altruisme des Justes. Mais les deux suivants reflètent une attitude éducative beaucoup moins fréquente, sinon rarissime, surtout à l’époque où les Justes ont vécu leur enfance et où l’éducation était le plus souvent brutale.

Cet exemple montre bien que des enfants dont l’intégrité a été respectée par des parents qui répondaient à leurs besoins d’affection et de modèles structurants peuvent développer les plus grandes qualités humaines et les pratiquer de façon naturelle et nullement, c’est encore ce que montrait l’enquête, par esprit de sacrifice. Il montre aussi que, n’en déplaise à Thérèse de Lisieux que vous citez : “Nous ne sommes pas tous capables de tout”. Quand on a eu une enfance respectée, on est très peu porté à faire violence aux autres. Inversement, la violence subie fait que la violence agie ou la soumission à la violence va de soi.

J’ai aussi été très surpris de vous voir affirmer que “Nos sociétés libérales et ouvertes ont plus de mal que les autres à contenir la violence”. Comment pouvez-vous affirmer cela alors que vous savez certainement, tous les historiens et sociologues en témoignent, que le niveau de la violence dans notre société est très inférieur à celui qu’il était dans les siècles antérieurs ou dans les sociétés autoritaires ? Et pour ma part, je suis convaincu, comme Emmanuel Todd l’avait d’ailleurs montré dès 1979 dans son livre Le Fou et le prolétaire, que la violence des sociétés était proportionnelle à la violence des modes d’éducation qui y sont pratiqués. Dans la France actuelle, le niveau moyen de la violence éducative a considérablement baissé même si le pourcentage de parents qui utilisent claques et fessées est encore important. Mais dans les sociétés où la violence éducative est restée au même niveau qu’elle atteignait chez nous aux XVIIIe et XIXe siècles, la violence apparaît à un fort pourcentage d’adultes comme un moyen normal de résoudre les conflits et la moindre émeute peut tourner au massacre comme c’était le cas chez nous au XIXe siècle.

Je me permets de vous recommander la lecture de mon livre « Oui, la nature humaine est bonne ! Comment la violence éducative la pervertit depuis des millénaires” (Laffont, 2009). J’y ai montré comment la violence éducative a agi profondément non seulement sur les corps et les esprits mais aussi sur la culture, les religions et surtout le manière dont nous concevons la nature humaine.

Bien cordialement.

Olivier Maurel, le 29 octobre 2011

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Interview : Le monde des religions

Les propos du Christ sur les enfants sont les plus révolutionnaires de l’Évangile

Interview de Sylvia Marty publiée le 29/04/2011, Le Monde des Religions

Pourquoi appelle-t-on cruauté le fait de frapper un animal, agression le fait de frapper un adulte et éducation le fait de frapper un enfant? Douze pays européens ont voté une loi interdisant toute violence éducative y compris la fessée, la gifle etc. En France le sujet agace ou au mieux prête à sourire. Rencontre avec Olivier Maurel, fondateur de l’observatoire sur la violence éducative ordinaire.

La correction comme moyen éducatif est transmis de génération en génération. Elle est ancrée dans notre culture et admise comme normale. La fondation pour l’enfance vient de lancer une campagne anti-gifle et fessée. Pourquoi parle-t-on de la maltraitance et laisse-t-on de côté la violence éducative ordinaire ?

Parce que le seuil de tolérance à la violence subie par les enfants de la part de leurs parents nous est en quelque sorte fixé par l’éducation que nous avons reçue. Ce que nous appelons maltraitance, c’est le niveau de violence que, dans notre société, on ne tolère plus, par exemple frapper un enfant à coups de bâton ou de ceinture. Mais des gifles ou des fessées, nous en avons presque tous reçu de la part de nos parents que nous aimions et nous avons donc été persuadés très tôt qu’il était normal de frapper les enfants de cette façon. Ceux qui ont subi des bastonnades dans les nombreuses sociétés où c’est la coutume (et c’était aussi la coutume chez nous jusqu’au XIXe siècle) trouvent aussi la bastonnade tout à fait normale et ne songent pas plus à la remettre en question que nous ne songeons à contester la gifle ou la fessée.

Quel fut l’élément déclencheur de votre prise de conscience sur la violence éducative ordinaire?

La lecture du livre C’est pour ton bien, d’Alice Miller. Je m’interrogeais sur la violence humaine depuis mon enfance où j’ai connu la guerre et les bombardements. Pourquoi les hommes s’entretuent-ils comme ils le font ? Or, Alice Miller montre que la plus grande partie de la violence humaine, y compris les violences collectives, sociales ou politiques, a pour origine les violences subies dans l’enfance: abus sexuels, abandon, manque d’amour et, beaucoup plus général, presque universel, l’emploi de la violence pour ‘corriger’ les enfants.

Pourquoi avoir fondé l’observatoire sur la violence éducative ordinaire?

J’ai fondé cet observatoire pour essayer de faire prendre conscience à l’opinion publique de l’importance quantitative et qualitative de la violence éducative, cette forme de violence que nous avons tendance à ne pas voir, à minimiser (on ne parle que de ‘petites tapes sur les couches’, de ‘petites tapes sur la main’…), à justifier, à considérer comme indispensable. Dans le livre que je suis en train de terminer, je montre que cette cécité sélective est poussée à un tel point que sur plus de cent auteurs, chercheurs, philosophes, psychanalystes, historiens qui ont écrit ces dernières années des livres dont le titre annonce qu’ils vont traiter de la violence, 90% d’entre eux ne disent pas un mot, vraiment pas un mot, de la violence éducative, et le plus souvent même pas de la maltraitance.

La fondation pour l’enfance vient de lancer une campagne anti-gifles et fessées. Qu’en pensez-vous?

J’en ai été très heureux. Et je suis allé participer mercredi à Paris au lancement de cette campagne. J’ai trouvé que le film était très intelligemment axé sur le fait que la violence éducative est un phénomène de reproduction de génération en génération, et il ne m’a pas paru culpabilisant pour les parents. Selon de récentes recherches, les coups reçus par les enfants provoquent des lésions et entravent leur développement .

Pouvez-vous nous expliquer de quelle manière?

Quand un enfant reçoit des coups, son organisme réagit comme réagit l’organisme de tous les mammifères face à une agression. Dès la perception de la menace ou du coup, il sécrète en quantité des hormones qu’on appelle hormones du stress qui sont destinées à lui permettre de fuir ou de se défendre. Ces hormones ont pour effet d’accélérer les battements du cœur pour envoyer davantage de sang dans les membres et rendre la fuite ou la défense plus efficace. De plus, par une sorte de principe d’économie d’énergie, l’organisme désactive toutes les fonctions qui ne sont pas indispensables à la fuite ou à la défense, par exemple la digestion, la croissance et le système immunitaire.

Si l’enfant peut fuir ou se défendre, au bout d’un moment, l’équilibre se rétablit dans le corps, les hormones du stress s’évacuent et les fonctions stoppées se remettent en activité. Mais un enfant frappé ne peut ni fuir ni se défendre. A ce moment-là, comme l’avait montré Alain Resnais dans son film Mon oncle d’Amérique, les hormones du stress deviennent toxiques et attaquent les organes, notamment le système digestif et certaines parties du cerveau. Elles détruisent les neurones. Et d’autre part, comme la violence éducative est souvent répétitive, le système immunitaire à force d’être désactivé et réactivé, est altéré dans son fonctionnement et ne défend plus aussi bien l’organisme. Les enfants sont souvent d’autant plus vulnérables aux maladies qu’ils ont été davantage frappés.

Dans Matthieu, 19:15, Jésus dit « si vous ne vous convertissez et ne devenez comme les petits enfants, vous n’entrerez pas dans le royaume des cieux. (…) Mais, si quelqu’un scandalisait un de ces petits qui croient en moi, il vaudrait mieux pour lui qu’on suspende à son cou une meule de moulin, et qu’on le jette au fond de la mer. » Pourquoi cette parole du Christ n’a-t-elle pas été comprise par les chrétiens?

Je n’hésite pas à dire que les propos du Christ sur les enfants sont les plus révolutionnaires de l’Evangile. Je ne leur connais aucun équivalent dans aucune religion. Ils sont pour moi une des preuves que Jésus n’était pas seulement un homme. Alice Miller pensait que s’il avait pu les prononcer, c’est qu’il avait été exceptionnellement aimé, protégé et respecté par ses parents, comme le disent d’ailleurs les Evangiles qui parlent de son enfance.Quand Jésus enfant fait ce que nous appellerions une fugue, et qui plus est une fugue de trois jours, pour discuter avec les prêtres dans le temple, non seulement ses parents ne le frappent pas, mais ils lui disent simplement leur incompréhension et leur angoisse.

Malheureusement, ces propos sur les enfants n’ont jamais été compris par les Eglises chrétiennes comme ils auraient dû l’être. Quand Jésus nous présente les enfants comme des modèles à suivre pour entrer au Royaume des cieux, il est évident qu’il ne nous les présente pas comme des êtres qu’il faudrait corriger, et à plus forte raison à coups de bâton! On ne corrige pas des modèles, on les suit, on les imite. Mais la société du temps de Jésus, comme la nôtre il y a peu, était une société où, pour suivre la douzaine de proverbes bibliques qui traitent de l’éducation, on battait les enfants pour faire sortir la « folie » qui était en eux (Proverbes, 22, 15: La folie est au cœur de l’enfant; le fouet bien appliqué l’en délivre.)

Les disciples de Jésus avaient donc été élevés de cette façon par des parents qu’ils respectaient plus que tout. Il leur était donc pratiquement impossible d’imaginer que les paroles de Jésus pouvaient s’appliquer à cette méthode d’éducation. De même, quand Jésus dit à propos de quelqu’un qui ‘scandalise’ un enfant : « Mieux vaudrait pour lui se voir passer une pierre à moudre et être précipité dans la mer que de scandaliser un seul de ces petits », il est évident que le fait de donner à un enfant l’exemple de la violence en le battant et, qui plus est, l’exemple de la violence d’un être fort sur l’être le plus faible et sans défense qui soit, est une façon de le scandaliser.

Mais les anciens enfants qu’étaient les apôtres éprouvaient certainement à l’égard de leurs parents un attachement si viscéral qu’il leur était impossible de comprendre le sens de ces paroles. Résultat: l’Eglise n’a jamais remis en question la façon traditionnelle d’élever les enfants à coups de bâton, que ce soit dans les familles ou dans les écoles, et les institutions religieuses ont souvent été des enfers pour les enfants. On en a eu encore récemment des exemples avec les établissements irlandais tenus par des religieuses qui battaient comme plâtre les jeunes filles qu’on leur confiait.

L’incompréhension des premiers chrétiens à l’égard des paroles de Jésus sur les enfants apparaît de façon évidente dans le premier livre des Confessions de saint Augustin. Il en arrive même à corriger à sa manière le sens de la phrase du Christ: « A leurs pareils le Royaume des cieux » qui, d’après lui, voudrait dire non pas que les enfants sont innocents, ce qui est quasi-incompréhensible pour des adultes qui trouvent normal d’avoir été battus, mais qu’ils sont humbles, au sens étymologiques du mot: proches de l’humus, de la terre. Je suis pour ma part convaincu que c’est l’incompréhension de ces paroles de Jésus qui a fait que le christianisme a été en échec face au problème de la violence. Prêcher l’amour du prochain ne signifiait plus rien, ne pouvait avoir aucune efficacité, quand, parallèlement, on élevait les unes après les autres les générations d’enfants de manière à les rendre viscéralement violents par le traitement qu’on leur faisait subir.

Et malheureusement l’Eglise jusqu’à présent n’a pas bougé d’un iota sur ce point. Le Catéchisme de l’Eglise catholique, approuvé par le Pape en 1992, dit ceci à propos des parents: « En sachant reconnaître devant eux leurs propres défauts, ils seront mieux à même de les guider et de les corriger. » Qui aime son fils lui prodigue des verges, qui corrige son fils en tirera profit  » (Si 30, 1-2).

Quelle est la position des différentes religions par rapport aux châtiments corporels infligés aux enfants?

La première religion qui ait de façon assez radicale remis en question les châtiments corporels est une religion issue de l’islam: la religion Bahaï, née en Iran au début du XIXe siècle, et dont le fondateur s’est opposé à la méthode utilisée couramment dans les écoles coraniques. Certains Quakers ont aussi dénoncé la pratique des punitions corporelles infligées aux enfants. Mais le plus souvent les religions chrétiennes ont au contraire refusé qu’on les interdise lorsque les Etats, à l’incitation du Comité des droits de l’enfant de l’ONU, ont commencé à voter des lois d’interdiction.

Je crois que les méthodistes, aux Etats-Unis, ont pris position contre les punitions corporelles. Même chose pour le Conseil Œcuménique des Eglises (protestantes) en Afrique. Bizarrement, c’est dans la religion musulmane où pourtant la pratique des punitions corporelles est très intense, qu’on a vu des philosophes (par exemple Miskawayh, philosophe du Xe siècle, ou encore Ibn Khaldûn, historien du XIVe siècle) analyser avec le plus de perspicacité les effets nocifs des punitions corporelles.

Que répondez-vous aux parents, ces anciens enfants, qui disent « moi aussi j’ai reçu des gifles et des fessée. Ça ne m’a pas traumatisé » ?

Il est vrai que chez beaucoup de gens les effets des fessées ou des gifles sont atténués par l’affection que leurs parents leur ont donnée par ailleurs, ou/et par le fait que les punitions n’ont pas été données arbitrairement mais d’une manière qui leur a paru « juste ». Malheureusement, il y a toujours un effet secondaire qui demeure et qui montre que ces personnes ont subi en quelque sorte une lésion du sens moral, c’est que les parents qui disent cela trouvent normal :

  1. Que l’on frappe les enfants
  2. Qu’un être grand et fort frappe un être petit et faible.

Or, ces deux faits sont en contradiction avec le principe le plus élémentaire de la morale qu’ils cherchent en général à inculquer à leurs enfants: ne fais pas aux autres ce que tu ne veux pas qu’on te fasse. Et en général ils ne voient même pas la contradiction entre ce principe et ce qu’ils pratiquent et recommandent. Cette forme de cécité est bien la marque d’un traumatisme, mais non ressenti comme tel. Alice Miller a intitulé un de ses livres publié d’abord en allemand : « Tu ne t’apercevras de rien ». C’est un des effets les plus redoutables de la violence éducative.

Selon vous, les Français sont-ils prêts à changer leur approche de « la bonne fessée qui n’a jamais fait de mal à personne » ?

Il y a une évolution, surtout chez les jeunes parents, mais elle est très lente et les résistances sont très fortes. Elles sont dues en grande partie à l’attachement que nous avons à l’égard de nos parents. Il nous est très difficile de remettre en cause ce qu’ils nous ont fait subir.

Faut-il absolument légiférer pour faire évoluer les mentalités?

C’est précisément l’attachement que nous avons à l’égard de nos parents qui fait qu’il est indispensable de légiférer. Nos parents font partie de notre psychisme. Quand nous frappons nos enfants, en un sens, ce sont eux qui frappent à travers nous (ce qu’exprime très bien le film de la fondation pour l’enfance). Tant qu’une autorité supérieure à celle des parents ne dit pas clairement qu’il est inacceptable de frapper les enfants et qu’ils doivent être respectés comme on respecte les adultes et les personnes âgées, l’usage ne changera pas, ou très lentement comme il change depuis le début du XIXe siècle.

Or, vu la nécessité où nous nous trouvons, notamment avec la crise climatique, d’effectuer des changements profonds dans notre comportement, il est urgent de permettre aux nouvelles générations de disposer de toutes leurs facultés affectives, intellectuelles et morales pour affronter les situations vers lesquelles nous allons. Et la violence éducative altère ces facultés. J’ajoute que dans un grand nombre de pays où les enfants sont encore frappés à coups de bâton ou punis d’autres manières aussi violentes, la situation est bien pire que chez nous et qu’il est donc urgent de donner l’exemple du renoncement à cette méthode d’éducation.
Pour aller plus loin :

La fessée, Olivier Maurel, éditions La Plage 2007 (réédition)

Oui, la nature humaine est bonne, éditions Robert Laffont 2009

Œdipe et Laos. Dialogue sur l’origine de la violence, éditions L’Harmattan

J’ai tout essayé, Isabelle Filliozat, éditions Jean-Claude Lattès

http://www.oveo.org/ (OVEO)

http://www.lemondedesreligions.fr/entretiens/les-propos-du-christ-sur-les-enfants-sont-les-plus-revolutionnaires-de-l-evangile-29-04-2011-1480_111.php

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Lettre à Émilie Lanez

Madame,

Je viens de lire avec retard votre article du 26 novembre sur la fessée.

Vous y adoptez le ton habituel des adultes quand ils parlent des punitions qu’ils ont reçues enfants : la dérision. Il s’agit pour l’adulte de bien prouver et surtout se prouver à lui-même qu’il n’est plus du côté de ceux qui reçoivent les coups, qu’il a dépassé définitivement cet âge ridicule et humiliant où l’on risquait de recevoir des fessées. En tournant en dérision cet usage, ainsi que ceux qui le contestent, on se sent du bon côté, du côté de ceux qui donnent les coups, toujours de façon raisonnable, bien sûr, et pour le bien des enfants, plutôt que du côté de ceux qui les reçoivent.

De plus, comme les coups nous ont été donnés par nos parents que nous aimions et dont nous étions totalement dépendants, il nous est très difficile, presque impossible de remettre en question ce qui nous a été fait. Derrière votre ironie, j’entends surtout la crainte de la petite fille qui veut montrer à ses parents intériorisés qu’elle ne les accuse pas, qu’ils ont eu raison de la frapper parce qu’elle était vraiment désobéissante. Vous n’êtes pas une exception : c’est l’attitude de la majorité des adultes à l’égard de ce qu’ils ont subi enfants.

Vous reprenez les propos de Nadine Morano : “Il faut laisser aux parents une marge de tolérance”. Mais que penseriez-vous d’un responsable politique qui, à propos de la violence conjugale, dirait : “Il faut laisser aux maris une marge de tolérance : pas les coups de bâton ni de ceinture, certes, mais les gifles, on ne va quand même pas les interdire !”. Rien à voir pensez-vous sans doute. Les femmes sont adultes. Que veut-on dire par là ? Qu’elles doivent être respectées parce qu’elles sont adultes, et les enfants non ? Ou alors que les adultes comprennent sans qu’on ait besoin de les frapper alors que les enfants, non. Ah ! Et les personnes handicapées mentales, et les malades d’Alzheimer, eux non plus ne comprennent pas. Pourquoi ne pas les frapper aussi ?

Quant au fait que l’enfant serait protégé par nos lois actuelles, voyez le nombre d’enfant qui meurent de maltraitance. Or, la plupart des cas de maltraitance commencent comme des  corrections “raisonnables” qui dérapent. Quand une société tolère la moindre violence à l’égard des enfants, il est inévitable qu’un certain pourcentage de parents, proportionnel au degré de tolérance de la société environnante, s’engage dans une escalade qu’ils ne parviennent plus à maîtriser, soit par stress, soit par exaspération, soit parce que l’enfant répond : “Même pas mal !”, ou encore parce que les parents ont subi eux-mêmes des corrections à coups de ceinture qu’on jugeait “raisonnables” dans leur enfance. Savez-vous qu’au Québec, jusque dans les années 50, l’Église recommandait de frapper les enfants fautifs à coups de ceinture le dimanche avant la messe, et tous les enfants, fautifs ou non, le Vendredi Saint ? Et vous vous faites de dangereuses illusions si vous croyez que tout cela c’est du passé.

Vous ne vous rendez pas compte qu’en ridiculisant comme le fait la majorité de l’opinion publique les partisans d’une abolition, oui, d’une abolition des punitions corporelles et humiliantes, et pas seulement de la fessée, vous contribuez à maintenir à travers le monde non seulement la maltraitance caractérisée chez nous, mais aussi les punitions à coups de bâton qu’on jugeait “raisonnables” chez nous jusqu’au XIXe siècle, et que la majorité des pays du monde actuellement (renseignez-vous sérieusement là-dessus dans les pages Géographie de la violence éducative du site de notre Observatoire) continuent à trouver raisonnables, par exemple aujourd’hui encore dans les écoles d’une vingtaine d’Etats des Etats-Unis.

Les punitions corporelles infligées aux enfants sont, comme un bon nombre d’usages qui ont duré des millénaires : esclavage, violence à l’égard des femmes, excision, peine capitale. Ces usages durent jusqu’à ce que la masse critique des opposants soit devenue suffisante pour faire basculer l’opinion publique, ou que quelqu’un soit assez courageux (Badinter, par exemple) pour affronter les moqueries et les injures. Informez-vous sérieusement et rejoignez-nous donc plutôt que d’entretenir les préjugés et les lieux communs de l’opinion publique.

Olivier Maurel, le 20 décembre 2009

By admin

Critique de « Oui, la nature humaine est bonne »

« Un de ces rares ouvrages qui, bien compris, pourrait infléchir l’Histoire ».

Vrai de vrai, c’est ce qu’a écrit, en première page du Monde des livres du 18 juin 2009, la romancière et essayiste Nancy Huston à propos de mon nouveau livre paru le 22 janvier 2009 :

OUI, LA NATURE HUMAINE EST BONNE !

Comment la violence éducative la pervertit depuis des millénaires
(Robert Laffont)

Voici le texte complet de son article :

Qui châtie bien fait beaucoup de mal…

Le titre (qui n’est pas de l’auteur) fait frémir. La thèse (que résume le sous-titre) fait pouffer. C’est tellement énorme, se dit-on, que ce doit être simpliste, donc faux. Nous voilà au cœur du problème : l’espèce humaine est cette étrange espèce qui aime dire et entendre dire du mal d’elle-même, croire sa nature mauvaise plutôt que bonne.

Olivier Maurel, auteur d’un précédent ouvrage sur la fessée, explore ici tous les tenants et aboutissants du thème de la violence éducative. Une fois que l’on en a entamé la lecture, on cesse de pouffer et on écoute. On se souvient, peut-être, de l’enfant qu’on a été, et des coups que l’on a reçus. On apprend que, partout dans le monde, « 80 à 90 % des enfants sont soumis à la violence éducative pratiquée dans leur pays ».

Ainsi, la première leçon d’éthique inculquée aux petits humains est-elle une leçon paradoxale : le fort a le droit de faire mal au faible, serait-ce pour lui apprendre à ne jamais faire mal à plus faible que soi ! Le mépris des enfants suscite, chez les enfants méprisés devenus adultes, le mépris des enfants. D’où un refus de prendre au sérieux leur souffrance, et une tendance à la perpétuer, dans un des plus vieux cercles vicieux du monde.

Boussole intérieure perturbée

Le cerveau de l’enfant est justement en train de se former. Secoué, choqué, déstabilisé par la violence, incapable de critiquer ceux qui la lui infligent, dont il dépend entièrement pour sa survie, l’enfant tourne son stress contre lui-même, avec des résultats désastreux pour sa santé physique et mentale. Sa boussole intérieure est perturbée. Ses pensées se scindent de ses émotions et il apprend à ne plus éprouver de la compassion, d’abord pour lui-même, ensuite pour les autres.

En une fresque magistrale, Maurel passe en revue la philosophie, les religions, les traités d’éducation et la littérature, de l’Antiquité à nos jours. Il montre comment les trois monothéismes ont élaboré le concept d’un Dieu paternel et punissant, modèle et justification des pères réels châtiant leurs enfants. Les garçons sont plus frappés que les filles, précisément pour qu’ils ne deviennent pas des « femmelettes ».

Alors que Jésus incarnait à cet égard une attitude révolutionnaire (« Si vous ne devenez pas comme des petits enfants, vous n’entrerez pas au royaume des cieux »), saint Augustin – après s’être amèrement plaint des châtiments subis pendant sa scolarité – formulera le dogme du péché originel qui fera de chaque humain à la naissance un être mauvais, devant être contraint par la force à emprunter la voie du Bien.

Le chapitre le plus lumineux du livre est peut-être celui qui rapproche ce dogme chrétien de celui, psychanalytique, du complexe d’Œdipe. En décidant de ne plus croire aux abus sexuels subis par ses patient(e)s, Freud opère un retournement spectaculaire : alors que les vrais fautifs étaient les pères, le coupable désigné sera l’enfant. Ce ne sont pas les adultes qui violent ou maltraitent leurs rejetons, mais ceux-ci, « pervers polymorphes », qui rêvent d’inceste et de parricide. D’où, pour Freud, cette certitude : « Il faut que l’éducation inhibe, interdise, réprime. »

Impressionnants pères sévères

Les conséquences de cette misopédie généralisée sont ahurissantes mais prévisibles. Un garçon battu aura plus de chances de battre sa femme et ses enfants ; une fille battue, de devenir une femme battue et de battre ses enfants. Ont été des enfants gravement maltraités, non seulement la quasi-totalité des délinquants et des criminels, mais aussi les hommes politiques s’arrimant à des idéologies virulentes et désignant à leur tour des boucs émissaires à éliminer, de Milosevic à Hitler, Staline ou Mao. On n’aime pas entendre cela. On est tellement impressionné par ces « pères sévères » que la seule idée de chercher à expliquer leurs méfaits par leur enfance nous frustre de notre colère. On est tellement fasciné par l’horreur d’Auschwitz qu’on préfère ou bien la sacraliser en décrétant qu’elle est incompréhensible, qu’ »il n’y a pas de pourquoi » – ou, au contraire, la banaliser en prétendant que tout un chacun est susceptible de devenir bourreau.

Si on lit le livre d’Olivier Maurel, on ne pourra plus raisonner ainsi. On apprendra, d’une part, que toutes les populations s’étant livrées à des génocides avaient reçu une éducation basée sur la discipline, la punition, l’obéissance aveugle, et, d’autre part, que les individus ayant refusé de collaborer au déploiement du mal extrême, ayant préservé leur compassion (les « Justes » par exemple), avaient vécu, petits, dans la tendresse et le respect de leur entourage.

Certes, malgré la puissance des arguments de Maurel et la pléthore de ses preuves, plusieurs questions restent sans réponse. Quid, par exemple, des parents permissifs, dont les enfants peuvent être ultraviolents ? Quid de la violence comme preuve de liberté, chère à l’Homme du souterrain de Dostoïevski ? Quid, surtout, des autres causes de la violence ? Car celle-ci, pour les êtres fabulateurs que nous sommes, est une source inépuisable d’histoires, d’intrigues, de rebondissements et d’effets inattendus. Bien plus que la création (qui, elle, est toujours lente et laborieuse, toujours partielle), la destruction – instantanée, spectaculaire – nous donne un accès rapide et euphorisant à la toute-puissance divine.

Oui la nature humaine est bonne ! soulève un sacré lièvre. Il faut surmonter ses résistances, le lire et le faire lire. C’est un de ces rares ouvrages qui, bien compris, pourrait infléchir l’Histoire.

ai de vrai, c’est ce qu’a écrit, en première page du Monde des livres du 18 juin 2009, la romancière et essayiste Nancy Huston à propos de mon nouveau livre paru le 22 janvier 2009 :
OUI, LA NATURE HUMAINE EST BONNE ! Comment la violence éducative la pervertit depuis des millénaires
(Robert Laffont).Voici le texte complet de son article :

Qui châtie bien fait beaucoup de mal…

Le titre (qui n’est pas de l’auteur) fait frémir. La thèse (que résume le sous-titre) fait pouffer. C’est tellement énorme, se dit-on, que ce doit être simpliste, donc faux. Nous voilà au coeur du problème : l’espèce humaine est cette étrange espèce qui aime dire et entendre dire du mal d’elle-même, croire sa nature mauvaise plutôt que bonne.

Olivier Maurel, auteur d’un précédent ouvrage sur la fessée, explore ici tous les tenants et aboutissants du thème de la violence éducative. Une fois que l’on en a entamé la lecture, on cesse de pouffer et on écoute. On se souvient, peut-être, de l’enfant qu’on a été, et des coups que l’on a reçus. On apprend que, partout dans le monde, « 80 à 90 % des enfants sont soumis à la violence éducative pratiquée dans leur pays ».

Ainsi, la première leçon d’éthique inculquée aux petits humains est-elle une leçon paradoxale : le fort a le droit de faire mal au faible, serait-ce pour lui apprendre à ne jamais faire mal à plus faible que soi ! Le mépris des enfants suscite, chez les enfants méprisés devenus adultes, le mépris des enfants. D’où un refus de prendre au sérieux leur souffrance, et une tendance à la perpétuer, dans un des plus vieux cercles vicieux du monde.

Boussole intérieure perturbée
Le cerveau de l’enfant est justement en train de se former. Secoué, choqué, déstabilisé par la violence, incapable de critiquer ceux qui la lui infligent, dont il dépend entièrement pour sa survie, l’enfant tourne son stress contre lui-même, avec des résultats désastreux pour sa santé physique et mentale. Sa boussole intérieure est perturbée. Ses pensées se scindent de ses émotions et il apprend à ne plus éprouver de la compassion, d’abord pour lui-même, ensuite pour les autres.

En une fresque magistrale, Maurel passe en revue la philosophie, les religions, les traités d’éducation et la littérature, de l’Antiquité à nos jours. Il montre comment les trois monothéismes ont élaboré le concept d’un Dieu paternel et punissant, modèle et justification des pères réels châtiant leurs enfants. Les garçons sont plus frappés que les filles, précisément pour qu’ils ne deviennent pas des « femmelettes ».

Alors que Jésus incarnait à cet égard une attitude révolutionnaire (« Si vous ne devenez pas comme des petits enfants, vous n’entrerez pas au royaume des cieux »), saint Augustin – après s’être amèrement plaint des châtiments subis pendant sa scolarité – formulera le dogme du péché originel qui fera de chaque humain à la naissance un être mauvais, devant être contraint par la force à emprunter la voie du Bien.
Le chapitre le plus lumineux du livre est peut-être celui qui rapproche ce dogme chrétien de celui, psychanalytique, du complexe d’Œdipe. En décidant de ne plus croire aux abus sexuels subis par ses patient(e)s, Freud opère un retournement spectaculaire : alors que les vrais fautifs étaient les pères, le coupable désigné sera l’enfant. Ce ne sont pas les adultes qui violent ou maltraitent leurs rejetons, mais ceux-ci, « pervers polymorphes », qui rêvent d’inceste et de parricide. D’où, pour Freud, cette certitude : « Il faut que l’éducation inhibe, interdise, réprime. »

Impressionnants pères sévères
Les conséquences de cette misopédie généralisée sont ahurissantes mais prévisibles. Un garçon battu aura plus de chances de battre sa femme et ses enfants ; une fille battue, de devenir une femme battue et de battre ses enfants. Ont été des enfants gravement maltraités, non seulement la quasi-totalité des délinquants et des criminels, mais aussi les hommes politiques s’arrimant à des idéologies virulentes et désignant à leur tour des boucs émissaires à éliminer, de Milosevic à Hitler, Staline ou Mao. On n’aime pas entendre cela. On est tellement impressionné par ces « pères sévères » que la seule idée de chercher à expliquer leurs méfaits par leur enfance nous frustre de notre colère. On est tellement fasciné par l’horreur d’Auschwitz qu’on préfère ou bien la sacraliser en décrétant qu’elle est incompréhensible, qu’ »il n’y a pas de pourquoi » – ou, au contraire, la banaliser en prétendant que tout un chacun est susceptible de devenir bourreau.

Si on lit le livre d’Olivier Maurel, on ne pourra plus raisonner ainsi. On apprendra, d’une part, que toutes les populations s’étant livrées à des génocides avaient reçu une éducation basée sur la discipline, la punition, l’obéissance aveugle, et, d’autre part, que les individus ayant refusé de collaborer au déploiement du mal extrême, ayant préservé leur compassion (les « Justes » par exemple), avaient vécu, petits, dans la tendresse et le respect de leur entourage.

Certes, malgré la puissance des arguments de Maurel et la pléthore de ses preuves, plusieurs questions restent sans réponse. Quid, par exemple, des parents permissifs, dont les enfants peuvent être ultraviolents ? Quid de la violence comme preuve de liberté, chère à l’Homme du souterrain de Dostoïevski ? Quid, surtout, des autres causes de la violence ? Car celle-ci, pour les êtres fabulateurs que nous sommes, est une source inépuisable d’histoires, d’intrigues, de rebondissements et d’effets inattendus. Bien plus que la création (qui, elle, est toujours lente et laborieuse, toujours partielle), la destruction – instantanée, spectaculaire – nous donne un accès rapide et euphorisant à la toute-puissance divine.

Oui la nature humaine est bonne ! soulève un sacré lièvre. Il faut surmonter ses résistances, le lire et le faire lire. C’est un de ces rares ouvrages qui, bien compris, pourrait infléchir l’Histoire. »Un de ces rares ouvrages qui, bien compris, pourrait infléchir l’Histoire ».

Vrai de vrai, c’est ce qu’a écrit, en première page du Monde des livres du 18 juin 2009, la romancière et essayiste Nancy Huston à propos de mon nouveau livre paru le 22 janvier 2009 :
OUI, LA NATURE HUMAINE EST BONNE ! Comment la violence éducative la pervertit depuis des millénaires
(Robert Laffont).

Voici le texte complet de son article :

Qui châtie bien fait beaucoup de mal…

Le titre (qui n’est pas de l’auteur) fait frémir. La thèse (que résume le sous-titre) fait pouffer. C’est tellement énorme, se dit-on, que ce doit être simpliste, donc faux. Nous voilà au coeur du problème : l’espèce humaine est cette étrange espèce qui aime dire et entendre dire du mal d’elle-même, croire sa nature mauvaise plutôt que bonne.

Olivier Maurel, auteur d’un précédent ouvrage sur la fessée, explore ici tous les tenants et aboutissants du thème de la violence éducative. Une fois que l’on en a entamé la lecture, on cesse de pouffer et on écoute. On se souvient, peut-être, de l’enfant qu’on a été, et des coups que l’on a reçus. On apprend que, partout dans le monde, « 80 à 90 % des enfants sont soumis à la violence éducative pratiquée dans leur pays ».

Ainsi, la première leçon d’éthique inculquée aux petits humains est-elle une leçon paradoxale : le fort a le droit de faire mal au faible, serait-ce pour lui apprendre à ne jamais faire mal à plus faible que soi ! Le mépris des enfants suscite, chez les enfants méprisés devenus adultes, le mépris des enfants. D’où un refus de prendre au sérieux leur souffrance, et une tendance à la perpétuer, dans un des plus vieux cercles vicieux du monde.

Boussole intérieure perturbée
Le cerveau de l’enfant est justement en train de se former. Secoué, choqué, déstabilisé par la violence, incapable de critiquer ceux qui la lui infligent, dont il dépend entièrement pour sa survie, l’enfant tourne son stress contre lui-même, avec des résultats désastreux pour sa santé physique et mentale. Sa boussole intérieure est perturbée. Ses pensées se scindent de ses émotions et il apprend à ne plus éprouver de la compassion, d’abord pour lui-même, ensuite pour les autres.

En une fresque magistrale, Maurel passe en revue la philosophie, les religions, les traités d’éducation et la littérature, de l’Antiquité à nos jours. Il montre comment les trois monothéismes ont élaboré le concept d’un Dieu paternel et punissant, modèle et justification des pères réels châtiant leurs enfants. Les garçons sont plus frappés que les filles, précisément pour qu’ils ne deviennent pas des « femmelettes ».

Alors que Jésus incarnait à cet égard une attitude révolutionnaire (« Si vous ne devenez pas comme des petits enfants, vous n’entrerez pas au royaume des cieux »), saint Augustin – après s’être amèrement plaint des châtiments subis pendant sa scolarité – formulera le dogme du péché originel qui fera de chaque humain à la naissance un être mauvais, devant être contraint par la force à emprunter la voie du Bien.
Le chapitre le plus lumineux du livre est peut-être celui qui rapproche ce dogme chrétien de celui, psychanalytique, du complexe d’Œdipe. En décidant de ne plus croire aux abus sexuels subis par ses patient(e)s, Freud opère un retournement spectaculaire : alors que les vrais fautifs étaient les pères, le coupable désigné sera l’enfant. Ce ne sont pas les adultes qui violent ou maltraitent leurs rejetons, mais ceux-ci, « pervers polymorphes », qui rêvent d’inceste et de parricide. D’où, pour Freud, cette certitude : « Il faut que l’éducation inhibe, interdise, réprime. »

Impressionnants pères sévères
Les conséquences de cette misopédie généralisée sont ahurissantes mais prévisibles. Un garçon battu aura plus de chances de battre sa femme et ses enfants ; une fille battue, de devenir une femme battue et de battre ses enfants. Ont été des enfants gravement maltraités, non seulement la quasi-totalité des délinquants et des criminels, mais aussi les hommes politiques s’arrimant à des idéologies virulentes et désignant à leur tour des boucs émissaires à éliminer, de Milosevic à Hitler, Staline ou Mao. On n’aime pas entendre cela. On est tellement impressionné par ces « pères sévères » que la seule idée de chercher à expliquer leurs méfaits par leur enfance nous frustre de notre colère. On est tellement fasciné par l’horreur d’Auschwitz qu’on préfère ou bien la sacraliser en décrétant qu’elle est incompréhensible, qu’ »il n’y a pas de pourquoi » – ou, au contraire, la banaliser en prétendant que tout un chacun est susceptible de devenir bourreau.

Si on lit le livre d’Olivier Maurel, on ne pourra plus raisonner ainsi. On apprendra, d’une part, que toutes les populations s’étant livrées à des génocides avaient reçu une éducation basée sur la discipline, la punition, l’obéissance aveugle, et, d’autre part, que les individus ayant refusé de collaborer au déploiement du mal extrême, ayant préservé leur compassion (les « Justes » par exemple), avaient vécu, petits, dans la tendresse et le respect de leur entourage.

Certes, malgré la puissance des arguments de Maurel et la pléthore de ses preuves, plusieurs questions restent sans réponse. Quid, par exemple, des parents permissifs, dont les enfants peuvent être ultraviolents ? Quid de la violence comme preuve de liberté, chère à l’Homme du souterrain de Dostoïevski ? Quid, surtout, des autres causes de la violence ? Car celle-ci, pour les êtres fabulateurs que nous sommes, est une source inépuisable d’histoires, d’intrigues, de rebondissements et d’effets inattendus. Bien plus que la création (qui, elle, est toujours lente et laborieuse, toujours partielle), la destruction – instantanée, spectaculaire – nous donne un accès rapide et euphorisant à la toute-puissance divine.

Oui la nature humaine est bonne ! soulève un sacré lièvre. Il faut surmonter ses résistances, le lire et le faire lire. C’est un de ces rares ouvrages qui, bien compris, pourrait infléchir l’Histoire.

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Lettre à un rabbin sur la violence éducative

« La dernière chose dont prend conscience le poisson, c’est de l’eau de son bocal » Proverbe.

Dans mon travail de recherche sur la violence, je lis la majorité des livres qui portent sur ce sujet.

Je viens ainsi de lire l’ouvrage collectif : La Violence, Ce qu’en disent les religions (Éditions de l’Atelier, Éditions ouvrières, 2002). Ce livre a été réalisé sous la direction du philosophe Philippe Gaudin.

Cinq religions y sont représentées, chacune par un spécialiste. L’hindouisme est représenté par Véronique Bouillier, directrice de recherche au CNRS et ethnologue, le christianisme par le pasteur François Clavairoly, de l’Église réformée de France, le judaïsme par le rabbin Daniel Farhi, du Mouvement juif libéral de France, l’islam par Mehrézia Labidi-Maïza, traductrice et spécialiste des textes sur l’islam et la société arabo-musulmane, et enfin le bouddhisme par Fabrice Midal, docteur en philosophie et auteur d’ouvrages sur le bouddhisme tibétain.

Ce livre est intéressant et écrit par des auteurs soucieux de lutter contre la violence et pour la paix. Mais je le lisais surtout pour voir si la violence éducative était prise en compte parmi les causes possibles de la violence.

Or, une fois de plus, et même si je commence à y être habitué, j’ai ressenti une sorte de désespoir à voir qu’aucun de ces auteurs n’a mentionné à aucun moment la violence éducative comme source possible de la violence humaine.

J’avoue que je trouve assez extraordinaire l’attitude des religions et des croyants qui disent vouloir lutter contre la violence et ne prêtent pas la moindre attention au fait que depuis des millénaires, la quasi totalité des enfants reçoivent leur première initiation à la violence de la main même de leurs parents puis de leurs maîtres !

Pourtant, ne serait-il pas logique, quand on constate une violence en aval, d’aller chercher en amont ce qui a pu provoquer cette violence ? Mais non !

Alors, on propose toutes sortes de moyens du genre de la prière, de l’ascèse, de l’étude, de la lutte contre les passions, du “lâcher-prise”, tous moyens fort difficile en fait à mettre en pratique et dont l’expérience des religions elles-mêmes montre que leur efficacité est très relative, vu qu’on ne s’étripe jamais aussi bien qu’entre pieux coreligionnaires.

J’ai appris depuis un certain temps à ne pas trop me laisser aller à la colère devant un tel manque de lucidité, d’autant plus que je sais bien que si je n’avais pas lu les livres d’Alice Miller, j’en serais encore moi aussi à errer à la recherche des causes de la violence.

Mais dans ces cas-là, j’écris quand même aux auteurs pour leur signaler qu’il faudrait un peu prêter attention à ce qui se passe dans l’enfance des petits des hommes.

En l’occurrence, j’ai adressé ma lettre au Rabbin Daniel Farhi parce que c’est dans la Bible qu’on trouve la plus précise incitation à la violence éducative sous la forme de nombreux proverbes et j’ai trouvé étonnant qu’il n’en ait pas dit un mot. J’ai ensuite transmis ma lettre au rabbin Farhi aux cinq autres auteurs.

Voici le texte de cette lettre :

Monsieur le Rabbin,

Je viens de lire le chapitre que vous avez consacré, dans l’ouvrage collectif La Violence, ce qu’en disent les religions, au Judaïsme devant la violence de la Bible.

Ce chapitre m’a beaucoup intéressé. Mais je dois dire que j’ai été surpris par le fait que vous n’y mentionnez à aucun moment une forme de violence pourtant bien présente dans la Bible et particulièrement importante puisqu’elle concerne l’éducation des enfants et peut donc avoir une incidence directe sur leur comportement une fois devenus adolescents et adultes.

Je veux parler des multiples proverbes qui, dans le livre des Proverbes, recommandent de frapper les enfants pour les faire obéir.

Il est indéniable que ces proverbes ont eu une influence majeure à la fois sur le judaïsme, sur le christianisme et sur l’islam. Dans les familles et dans les établissements d’enseignement religieux, on a battu les enfants en toute bonne conscience pour leur obéir, et on continue actuellement à le faire dans beaucoup de pays. Même dans le tout récent Catéchisme de l’Église catholique rédigé sous la direction du cardinal Ratzinger, le Pape actuel, on cite un de ces proverbes pour rappeler aux parents la nécessité de corriger leurs enfants. Dans beaucoup de pays, des Églises protestantes refusent que l’État interdise les punitions corporelles dans les écoles de peur de ne plus pouvoir pratiquer le « châtiment biblique ».

Je ne veux pas dire que l’usage de frapper les enfants ait son origine dans la Bible. Cet usage est présent dans toutes les civilisations indépendantes de la tradition biblique. Mais la pérennité de la Bible et son extension au monde entier via le christianisme contribuent grandement à le maintenir.

Or, il n’y a pas de doutes que cet usage a contribué à accroître le potentiel de violence de l’humanité, et cela de plusieurs façons.

Il donne aux enfants l’exemple de la violence.

Il leur enseigne qu’il est normal de résoudre les conflits par la violence.

Il contredit radicalement le principe le plus basique de la morale : Ne fais pas aux autres ce que tu ne veux pas qu’on te fasse.

Il accumule dans le psychisme des enfants une rage impuissante qui s’évacuera plus tard sur leurs propres enfants, leur épouse ou tel ou tel de leurs semblables considéré comme un adversaire, un ennemi ou un quelconque bouc émissaire.

Il habitue les enfants à obéir non pas à la loi ou à leur conscience mais à l’influence d’une violence ou d’une menace extérieure.

Il porte atteinte au principe biologique de base présent dans toutes les espèces animales de la protection des rejetons qu’il est impératif d’abriter de la violence.

Il porte atteinte à la capacité d’empathie des enfants en les contraignant à se blinder contre leurs propres émotions, au risque de ne plus être sensibles aux émotions des autres et donc de devenir capable de les faire souffrir sans états d’âme.

Et on pourrait continuer ainsi longtemps.

Mais parmi ses principaux effets, un des pires est que la violence contre les enfants n’est plus considérée comme une violence et, à plus forte raison, une violence qui pourrait être la source au moins partielle des autres violences. Voyez par exemple l’ensemble du volume auquel vous avez contribue : la violence éducative contre les enfants n’y est citée à aucun moment par aucun des six auteurs alors qu’elle est un sas, un goulot d’étranglement par lequel passent, d’après toutes les enquêtes menées sur ce sujet, 80 à 90% des enfants, alors qu’elle atteint les enfants au moment où leur cerveau est en pleine formation et qu’elle leur est infligée par ceux qui sont leurs plus proches modèles, ceux dont ils sont entièrement dépendants.

J’ai lu beaucoup de livres qui prétendaient faire le tour du problème de la violence. La plupart d’entre eux n’accordent aucune place au dressage des enfants par la violence. Quand ils lui concèdent quelques lignes ou quelques paragraphes, c’est pour dire qu’elle a peu d’influence sur la violence des adultes. Aucun ne la considère comme pouvant être une des sources de la violence.

Et la raison de cette méconnaissance est très simple. Nous avons tous peu ou prou subi cette violence à un âge où il nous était impossible de la contester. Elle s’est imposée à nous qui venions pour la première fois sur cette terre comme faisant partie du savoir-vivre normal. De plus, comme elle était accompagnée d’une culpabilisation et d’une humiliation, il nous est resté pénible d’y repenser et d’en parler ou, si nous le faisons, c’est sur le ton de la dérision. D’où le fait qu’aucun grand philosophe n’a tenu compte de ce dressage. Et que les écrivains n’ont commencé à en parler que très récemment.

La violence éducative est encore un trou noir, un angle mort qui échappe à notre perception.

A cause de l’influence de la Bible, il serait bon que le judaïsme, le christianisme et l’islam s’unissent pour dénoncer cet usage éminemment destructeur.

Veuillez excuser la longueur de ce message. Mais la violence éducative est un fait si mal connu qu’il est nécessaire de l’exposer de manière un peu complète pour en faire prendre conscience.

Croyez, Monsieur le Rabbin, à l’expression de ma considération.

Olivier Maurel (11 février 2007)

Et voici deux réponses :

Cher monsieur,

Je vous remercie de pointer mon attention sur ce point très important.

En Orient, la violence éducative existe en effet.

En France pour ce que j’en sais, les bouddhistes français aujourd’hui sont évidemment des citoyens Fançais qui ont lu Dolto.

Bien à vous

Fabrice (11 février 2007)

 

Monsieur,

Il est difficile de tout dire dans de si petits volumes, mais vos remarques ne sont pas sans pertinence. Il me semble que dans celui qui est intitulé « l’injustice », il y a quelques éléments qui vont dans votre sens, notamment dans le début du chapitre « christianisme »…

Cordialement,

Philippe Gaudin (13 février 2007)

Monsieur le Rabbin,
Je viens de lire le chapitre que vous avez consacré, dans l’ouvrage collectif La Violence, ce qu’en disent les religions, au Judaïsme devant la violence de la Bible.
Ce chapitre m’a beaucoup intéressé. Mais je dois dire que j’ai été surpris par le fait que vous n’y mentionnez à aucun moment une forme de violence pourtant bien présente dans la Bible et particulièrement importante puisqu’elle concerne l’éducation des enfants et peut donc avoir une incidence directe sur leur comportement une fois devenus adolescents et adultes.
Je veux parler des multiples proverbes qui, dans le livre des Proverbes, recommandent de frapper les enfants pour les faire obéir.
Il est indéniable que ces proverbes ont eu une influence majeure à la fois sur le judaïsme, sur le christianisme et sur l’islam. Dans les familles et dans les établissements d’enseignement religieux, on a battu les enfants en toute bonne conscience pour leur obéir, et on continue actuellement à le faire dans beaucoup de pays. Même dans le tout récent Catéchisme de l’Église catholique rédigé sous la direction du cardinal Ratzinger, le Pape actuel, on cite un de ces proverbes pour rappeler aux parents la nécessité de corriger leurs enfants. Dans beaucoup de pays, des Églises protestantes refusent que l’État interdise les punitions corporelles dans les écoles de peur de ne plus pouvoir pratiquer le « châtiment biblique ».
Je ne veux pas dire que l’usage de frapper les enfants ait son origine dans la Bible. Cet usage est présent dans toutes les civilisations indépendantes de la tradition biblique. Mais la pérennité de la Bible et son extension au monde entier via le christianisme contribuent grandement à le maintenir.
Or, il n’y a pas de doutes que cet usage a contribué à accroître le potentiel de violence de l’humanité, et cela de plusieurs façons.
Il donne aux enfants l’exemple de la violence.
Il leur enseigne qu’il est normal de résoudre les conflits par la violence.
Il contredit radicalement le principe le plus basique de la morale : Ne fais pas aux autres ce que tu ne veux pas qu’on te fasse.
Il accumule dans le psychisme des enfants une rage impuissante qui s’évacuera plus tard sur leurs propres enfants, leur épouse ou tel ou tel de leurs semblables considéré comme un adversaire, un ennemi ou un quelconque bouc émissaire.
Il habitue les enfants à obéir non pas à la loi ou à leur conscience mais à l’influence d’une violence ou d’une menace extérieure.
Il porte atteinte au principe biologique de base présent dans toutes les espèces animales de la protection des rejetons qu’il est impératif d’abriter de la violence.
Il porte atteinte à la capacité d’empathie des enfants en les contraignant à se blinder contre leurs propres émotions, au risque de ne plus être sensibles aux émotions des autres et donc de devenir capable de les faire souffrir sans états d’âme.
Et on pourrait continuer ainsi longtemps.
Mais parmi ses principaux effets, un des pires est que la violence contre les enfants n’est plus considérée comme une violence et, à plus forte raison, une violence qui pourrait être la source au moins partielle des autres violences. Voyez par exemple l’ensemble du volume auquel vous avez contribue : la violence éducative contre les enfants n’y est citée à aucun moment par aucun des six auteurs alors qu’elle est un sas, un goulot d’étranglement par lequel passent, d’après toutes les enquêtes menées sur ce sujet, 80 à 90% des enfants, alors qu’elle atteint les enfants au moment où leur cerveau est en pleine formation et qu’elle leur est infligée par ceux qui sont leurs plus proches modèles, ceux dont ils sont entièrement dépendants.
J’ai lu beaucoup de livres qui prétendaient faire le tour du problème de la violence. La plupart d’entre eux n’accordent aucune place au dressage des enfants par la violence. Quand ils lui concèdent quelques lignes ou quelques paragraphes, c’est pour dire qu’elle a peu d’influence sur la violence des adultes. Aucun ne la considère comme pouvant être une des sources de la violence.
Et la raison de cette méconnaissance est très simple. Nous avons tous peu ou prou subi cette violence à un âge où il nous était impossible de la contester. Elle s’est imposée à nous qui venions pour la première fois sur cette terre comme faisant partie du savoir-vivre normal. De plus, comme elle était accompagnée d’une culpabilisation et d’une humiliation, il nous est resté pénible d’y repenser et d’en parler ou, si nous le faisons, c’est sur le ton de la dérision. D’où le fait qu’aucun grand philosophe n’a tenu compte de ce dressage. Et que les écrivains n’ont commencé à en parler que très récemment.
La violence éducative est encore un trou noir, un angle mort qui échappe à notre perception.
A cause de l’influence de la Bible, il serait bon que le judaïsme, le christianisme et l’islam s’unissent pour dénoncer cet usage éminemment destructeur.
Veuillez excuser la longueur de ce message. Mais la violence éducative est un fait si mal connu qu’il est nécessaire de l’exposer de manière un peu complète pour en faire prendre conscience.
Croyez, Monsieur le Rabbin, à l’expression de ma considération. 

Olivier Maurel (11 février 2007)

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Le respect évangélique des enfants, ou la clé perdue du Royaume.

Article paru dans la revue espagnole Anthropos en janvier 2007

Le respect évangélique des enfants, ou la clé perdue du Royaume

Une voie hors du mimétisme de la violence et vers l’autonomie

La théorie du mimétisme laisse-t-elle une place à l’autonomie?

Il arrive à René Girard de l’affirmer : “L’homme n’est pas pieds et poings liés abandonné au désir mimétique. Parler de liberté, c’est évoquer la possibilité qu’a l’homme de résister au mécanisme mimétique”¹.

Plus précisément, quand Michel Treguer lui demande s’il n’y a pas de moi autonome, René Girard répond : ”Je ne dis pas qu’il n’y a pas de moi autonome. Je dis que les possibilités de moi autonome, d’une certaine manière, sont presque toujours recouvertes par le désir mimétique”².

Sauf erreur, René Girard ne précise nulle part ce “presque toujours”. Existe-t-il des conditions, et lesquelles, pour que les possibilités d’autonomie ne soient pas “recouvertes par le désir mimétique”?

Sauf erreur également, la seule réponse que donne René Girard à cette question me semble être ce qu’il écrit dans La Voix méconnue du réel : “L’imitation en soi n’est pas mauvaise, puisque Jésus la recommande. Elle ne nous induira jamais en tentation tant que nous imitons Jésus qui, à son tour, imite Dieu dans un esprit d’obéissance enfantine et innocente”³.

N’existe-t-il vraiment aucune autre voie que l’imitation de Jésus pour sortir du mimétisme et atteindre à l’autonomie? L’autonomie ne serait-elle accessible qu’aux seuls chrétiens? Même si l’on répond de façon positive à cette question, et si l’on pense, comme René Girard, que c’est finalement l’influence du christianisme, et donc, d’une certaine façon, l’imitation de Jésus, qui a modelé notre monde pour le meilleur et pour le pire, encore faudrait-il préciser comment l’imitation de Jésus peut nous mener à l’autonomie. Car le moins que l’on puisse dire est que l’imitation de Jésus, telle que l’ont pratiquée les Églises chrétiennes et les chrétiens au cours de leur histoire, est très loin de les avoir menés infailliblement à l’autonomie, à la paix et à la non-violence.

Les recherches de deux auteurs, partis tous deux de points de vue différents, et assez éloignés aussi de celui de René Girard, apportent pourtant des réponses qui permettent de préciser en quoi consiste exactement l’autonomie et quelles sont les conditions qui permettent de l’atteindre et de la promouvoir. En cette période de l’histoire de l’humanité où sa survie même est menacée, il me semble que si ces auteurs nous indiquent les moyens de quitter “la grande autoroute de la crise mimétique⁴ ”, ils méritent d’être écoutés.

Michel Terestchenko et la “banalité du bien”

Le premier de ces auteurs est un philosophe, Michel Terestchenko. Dans un ouvrage intitulé Un si fragile vernis d’humanité, Banalité du mal, banalité du bien⁵ , et publié à l’automne 2005, il remet en question les philosophies qui affirment que l’homme est fondamentalement égoïste et que tout son comportement, y compris ses actions qui peuvent passer pour altruistes, s’avèrent à l’analyse dictés par l’amour-propre ou l’intérêt personnel. A cette vision pessimiste de l’homme, que l’on peut faire remonter à saint Augustin et à la doctrine du péché originel, Michel Terestchenko oppose non pas un quelconque rousseauisme, mais des faits bien établis : le comportement d’un grand nombre d’hommes et de femmes qui ont su se conduire de façon totalement altruiste et autonome.

De plus, il appuie son analyse sur une enquête rigoureuse qui porte sur plusieurs centaines de ces hommes et de ces femmes : ceux et celles qui, pendant les persécutions nazies ont sauvé des milliers de juifs de la déportation et auxquels l’institut israélien Yad Vashem a conféré le titre de “Justes parmi les nations”. Plus de quatre cents de ces “sauveteurs” (c’est le terme consacré) ont participé à cette enquête. Ses auteurs, Samuel et Pearl Oliner, ont essayé de cerner la “personnalité altruiste”, sa formation et ses motivations⁶.

Concernant le mimétisme, leur réponse est particulièrement intéressante car l’action menée par ces sauveteurs demandait une très grande capacité d’autonomie et de résistance à la pression collective environnante. La plupart d’entre eux ont agi seuls, volontairement, au péril de leur propre vie, poussés par leur compassion, souvent en opposition avec un environnement antisémite, et dans des conditions de clandestinité qui ne pouvaient leur faire espérer aucune reconnaissance. Et les personnes dont ils ont eu à s’occuper étaient très souvent pour eux des étrangers, d’une culture et d’une religion différente de la leur, des personnes mises au banc de la société et officiellement dénoncées comme des sous-hommes. Autrement dit, pour les secourir, non seulement ils ne pouvaient faire appel au simple altruisme qui nous pousse à secourir nos proches, mais il leur fallait aussi échapper à tout mimétisme.

Or, le résultat capital de cette enquête mis en valeur par Michel Terestchenko, c’est, dans l’enfance de presque tous ces sauveteurs :

  • l’affection qui les liait à leurs parents,
  • la nature non répressive et non autoritaire de l’éducation qu’ils avaient reçue,
  • les valeurs altruistes qui leur avaient été transmises.

Toujours d’après Michel Terestchenko, c’est cette éducation qui aurait permis chez eux “l’émergence d’une personnalité libre et autonome, capable de faire des choix qui ne sont dictés ni par les normes sociales en vigueur ni par le besoin d’obtenir l’approbation d’autrui, capable également d’agir avec endurance et courage sans voir dans l’éventualité de l’échec (voire de sa propre mort) un obstacle dirimant⁷”.

Autrement dit, ces “Justes” n’étaient pas des héros exceptionnels ou des saints, mais simplement des hommes et des femmes ordinaires qui, dans leur enfance, avaient pu s’épanouir librement dans l’affection, accompagnés par des adultes qui leur donnaient, par leur vie, l’exemple de l’altruisme. D’où la seconde partie du sous-titre de l’ouvrage de Michel Terestchenko : “banalité du bien”.

Et Michel Terestchenko en arrive, dans sa conclusion, à définir la personnalité altruiste par une caractéristique essentielle : la présence à soi. Il montre en effet que ces sauveteurs ne se sont pas contentés d’éprouver de la compassion pour les victimes qu’ils avaient en face d’eux, mais qu’ils ont dû et pu faire appel à toutes leurs capacités : esprit de décision, courage, intelligence, indifférence à l’égard de l’opinion dominante, imagination. Quand on les a interrogés sur ce qui les avait poussés à agir, ils ont presque tous dit que c’était “tout naturel”, que “ça allait de soi” qu’il fallait agir, qu’ils ne pouvaient pas “faire autrement”. La plupart aussi ont pris leur décision en quelques minutes et sans consulter personne.

On voit à quel point ce comportement, s’il obéit au mimétisme d’apprentissage, puisque les valeurs de l’aide ont été apprises dans l’enfance par l’exemple des parents et des éducateurs, échappe au mimétisme de la violence et également au mimétisme de la passivité.

Car dans un autre chapitre de son livre, Michel Terestchenko expose les étonnantes expériences sur la “psychologie de la passivité humaine”, relatées en 1970 par Bibb Latané et John Darley⁸, expériences très instructives qui ont montré que la capacité des hommes à intervenir en faveur d’un de leurs semblables en danger décroît très fortement quand, au lieu d’être seuls, ils se trouvent en compagnie d’autres personnes. Dans ce cas, il se produit une véritable inhibition du comportement altruiste, inhibition dans laquelle le mimétisme est certainement pour beaucoup.

Michel Terestchenko cite également les expériences mieux connues de Stanley Milgram sur la soumission à l’autorité⁹ , et celle de la “prison de Stanford” imaginée en 1971 par Philip Zimbardo¹⁰ .

Ces expériences ont en commun de montrer notre extrême dépendance par rapport à une autorité, à une institution (la prison), ou simplement à la présence d’un ou plusieurs de nos semblables. Elles font ainsi d’autant mieux ressortir l’extrême capacité d’autonomie que peut exiger un comportement altruiste individuel en situation de danger, dans un environnement idéologique hostile.

Mais comment s’explique que seule une infime minorité d’hommes et de femmes soient capables d’un tel comportement et que la majorité des hommes collaborent aux persécutions, y sont indifférents, ou encore se contentent d’une compassion passive ?

Pour répondre à cette question, il faut faire appel aux travaux d’une autre chercheuse qui, depuis près de trente ans travaille sur les effets des traumatismes d’enfance sur le comportement individuel et collectif des adultes. Ce qui justifie particulièrement le choix de cette explication, c’est que, sur les trois caractéristiques communes de l’éducation des “justes”, deux d’entre elles sont en général assez bien partagées : la plupart des parents manifestent de l’affection à leurs enfants et, dans des pays majoritairement chrétiens, les valeurs de l’altruisme sont en général, sinon pratiquées, du moins largement proclamées. La caractéristique qui se rencontrait beaucoup plus rarement, à l’époque où les contemporains du nazisme ont été enfants, est certainement l’aspect non autoritaire de l’éducation. Or, ce que montrent les travaux de la chercheuse dont il va être question, c’est que la violence dans l’éducation altère gravement la capacité d’autonomie.

L’apport d’Alice Miller

A travers une dizaine d’ouvrages¹¹ traduits en un grand nombre de langues, Alice Miller a étudié l’effet destructeur sur la personnalité des traumatismes d’enfance.

Mais, quand on pense traumatismes d’enfance, on pense souvent maltraitance caractérisée et abus sexuels, malheurs qui ne touchent qu’une minorité d’enfants.

Or, ce qu’Alice Miller a mis en valeur ce sont non seulement les effets destructeurs connus de la maltraitance, mais ceux de la méthode d’éducation la plus couramment utilisée partout dans le monde, et cela depuis les premières civilisations dotées d’une écriture : la violence éducative ordinaire. Cette méthode d’éducation consiste, dans les quelques pays où son intensité a baissé, en tapes, gifles et fessées et, dans la majorité des autres, en coups de bâton et autres formes de violence souvent proches de la torture mais considérées comme éducatives.

A ce titre, cette forme de violence est souvent recommandée : plusieurs proverbes bibliques, on le verra plus loin, la conseillent de façon très impérative, et on trouve des proverbes de ce genre dans toutes les civilisations. Aujourd’hui encore, non seulement des lieux communs comme “une bonne fessée n’a jamais fait de mal à personne” mais aussi des spécialistes de l’enfance n’hésitent pas à conseiller gifles et fessées.

Une autre de ses caractéristiques, c’est que, comme elle est subie par chacun dès sa petite enfance et plus souvent qu’on ne croit jusqu’à sa majorité, elle est comme l’eau du bocal pour le poisson rouge qui n’en a aucune conscience. Et cela à un point étonnant.

Comment se fait-il par exemple que les moralistes, les philosophes, les théologiens, la plupart des psychologues et des psychanalystes parlent de l’homme, de sa nature, de ses comportements sans tenir aucun compte de ce dressage par la violence subi par 80 à 90% des enfants, de la part des adultes qui sont leur base de sécurité, et cela pendant toutes les années où leur cerveau se forme? Comment le comportement de ces enfants pourrait-il ne pas en être affecté? Pourtant, la plupart des ouvrages qui se proposent d’expliquer la violence ne soufflent pas mot de cette violence première ou ne la citent qu’en passant.

Et il faut bien dire que même la théorie du mimétisme de René Girard, sauf erreur de ma part, ne tient pas compte de ce dressage.

Il est donc important de voir comment la violence éducative vient interférer avec notre tendance au mimétisme.

Violence éducative et mimétisme.

La violence des parents agit bien évidemment sur le mimétisme des enfants. La première chose qu’apprend un enfant frappé par ses parents, ce n’est pas à obéir et à mieux se comporter, c’est à frapper. On sait aujourd’hui¹² que notre cerveau est équipé de neurones miroirs qui enregistrent tous les comportements que nous observons. Et les zones du cerveau que cette observation a activées sont exactement les mêmes qui s’activent lorsque nous reproduisons le même comportement. C’est-à-dire que la violence des parents, qu’ils le veuillent ou non, prépare des chemins neuronaux à la violence des enfants.

La violence subie dans l’enfance apprend aussi à l’enfant à se soumettre, non pas à la loi, mais à la violence et aux personnalités violentes. Plus un enfant subit de violences sans pouvoir les remettre en question parce que tout son entourage les considère comme normales et bénéfiques, plus il devient capable de se laisser endoctriner et enrégimenter par tel ou tel leader politique violent qui reproduit le comportement parental. Et sa colère refoulée qui n’a pu se libérer sur ses parents pourra s’évacuer sur les “ennemis héréditaires”, les “ennemis de classe”, les mécréants ou tel ou tel bouc émissaire qu’on lui désignera. Alice Miller a montré que tous les dictateurs du XXe siècle ont eu une enfance ravagée par la violence (Hitler, Staline, Mao, Ceausescu, Saddam Hussein, Amin Dada) ou la froideur affective (Milosevic) de leurs parents ou de ceux qui les ont éduqués, et qu’ils ont pris le pouvoir sur des peuples eux-mêmes collectivement soumis à des méthodes d’éducation autoritaires et violentes.

La violence éducative peut mettre aussi hors d’usage deux freins inhibiteurs de la violence tout court.

Elle peut altérer la tendance à l’empathie, frein que nous avons en commun avec un bon nombre d’animaux. Des expériences ont montré que des singes contraints à faire souffrir un de leurs congénères pour s’alimenter préfèrent ne plus manger plutôt que de lui faire violence¹³. Mais, chez un enfant, l’empathie et la compassion s’entretiennent par l’empathie et la compassion dont il est lui-même l’objet. Si on lui fait violence sans lui marquer de compassion, il peut, pour survivre, se blinder sous les coups et perdre toute sensibilité aux émotions des autres parce qu’il ne ressent plus les siennes. C’est ainsi qu’un enfant soumis à la violence peut devenir un adulte capable des pires atrocités parce qu’émotionnellement il ne perçoit plus ses semblables comme tels.

D’autre part, du point de vue idéologique, l’utilisation de la violence dans l’éducation change son signe et lui donne, en opposition radicale avec le principe fondamental de toute morale : “Ne fais pas aux autres ce que tu ne veux pas qu’on te fasse”, une connotation positive. Ses parents qui l’aiment frappent d’ailleurs leur enfant, “pour son bien”. La fessée (ou ailleurs la bastonnade) est censée “remettre les pendules à l’heure”, “mettre des limites”, “clarifier” ou “ventiler l’atmosphère”. Devenu adulte, pourquoi ne penserait-il pas que, de même qu’”une bonne fessée n’a jamais fait de mal à personne”, une “bonne guerre”, “fraîche et joyeuse” permettrait de résoudre bien des problèmes. D’autre part, mimétisme encore, le simple fait que la violence soit l’attribut des adultes la rend prestigieuse et exemplaire.

Quant à la perte de l’autonomie, donner à un enfant l’habitude d’obéir aux coups au lieu d’obéir à sa raison; pire, le contraindre à nier ses propres sentiments (“Arrête de pleurer, tu n’as pas mal!”), c’est l’entraîner dès son plus jeune âge à vivre dans la dépendance des autres. Si l’on ajoute qu’une bonne partie de la violence éducative, celle qui atteint l’enfant dans son plus jeune âge, puis à l’adolescence, concerne la propreté et la sexualité, et vise à soumettre les besoins les plus intimes du corps de l’enfant à la volonté des adultes, il ne faut pas s’étonner si l’adulte qu’il devient éprouve plus tard les plus grandes difficultés à se conduire de façon autonome, selon ses propres besoins, ses propres sentiments et sa propre raison.

Et ce ne sont pas quelques enfants qui sont soumis à ce traitement de façon plus ou moins violente, mais, d’après les enquêtes les plus fiables, de 80 à 90% des enfants sinon plus¹⁴ . On comprend facilement pourquoi il est si rare de voir des adultes se comporter de façon réellement autonome, non-violente et altruiste, l’altruisme étant en fait la véritable antithèse de la violence mimétique.

Une fois qu’on a pris conscience de l’altération des capacités d’autonomie par la violence éducative, il devient évident que cette altération ne peut que renforcer les comportements mimétiques.

Origines de la violence éducative

L’exemple des grands singes¹⁵ et celui d’un bon nombre de sociétés de chasseurs-cueilleurs que l’on a pu observer au XXe siècle montre que la violence éducative n’a rien d’inné. Les singes ne la pratiquent absolument pas et les mères ne punissent jamais leurs petits. D’autre part, les témoignages de Margaret Mead sur les Arapesh¹⁶, de Claude Lévi-Strauss sur les Nambikwaras¹⁷, de Jean Malaurie sur les esquimaux¹⁸, du Père Dhellemmes sur les Pygmées¹⁹, et bien d’autres montrent qu’un bon nombre de sociétés restées au stade de la cueillette et de la chasse ne frappent pas non plus les enfants.

Comme d’autre part, à l’inverse, on trouve dans toutes les civilisations dotées d’une écriture des proverbes conseillant de frapper les enfants, il est probable que la violence éducative est apparue et s’est répandue au moment du néolithique, quand l’homme a commencé à se livrer à l’agriculture et à l’élevage.

Certaines observations faites au cours du XXe siècle sur des sociétés passées en peu de temps de la chasse et de la cueillette à l’élevage et à l’agriculture²⁰ laissent penser que le rapprochement des naissances a pu être pour beaucoup dans l’apparition de ce comportement. Dans les sociétés de chasseurs cueilleurs, l’écart des naissances était de quatre ou cinq ans à cause de la pratique très prolongée de l’allaitement qui jouait un rôle contraceptif. Mais il s’est probablement réduit à deux ou trois ans au moment du passage à l’agriculture qui permettait de donner des bouillies de céréales et du lait d’animaux aux bébés. Le comportement d’un enfant de deux ou trois ans à l’égard de son puîné est très différent de celui d’un enfant de quatre ou cinq ans, déjà beaucoup plus autonome. A deux ou trois ans, les manifestations de jalousie sont fréquentes. De plus, les hormones de l’allaitement rendent les femmes très agressives à l’égard de tout être qui fait mine d’agresser leur nourrisson²¹. Il est donc possible que la violence éducative ait commencé par les réactions violentes des mères cherchant à mettre fin aux agressions des aînés contre le nouvel arrivant. La généralisation de ce comportement, due à la généralisation de la situation qui le provoquait a pu amener les hommes à le considérer comme normal, à le théoriser en proverbes, considérés plus tard, dans la civilisation biblique, comme paroles inspirés par Dieu.

D’autre part, les enfants qui avaient subi ce traitement l’ont intégré à leur répertoire de comportements normaux et reproduit sur leurs propres enfants par simple mimétisme d’apprentissage. La violence éducative a ainsi pu s’installer de façon durable dans le comportement humain et être considérée jusqu’à nos jours comme la manière normale d’élever les enfants.

Ainsi, le déchaînement de la violence mimétique qui date sans doute du paléolithique a pu être décuplé au moment du passage au néolithique, quand la violence éducative a commencé à être pratiquée. Celle-ci avait en effet la particularité de faire sauter tous les processus d’inhibition, et cela dès la petite enfance, avant même que l’enfant ait été exposé à des crises mimétiques susceptibles d’aboutir à des meurtres. A partir de ce moment, l’histoire de l’humanité est devenue en grande partie une histoire de guerres et de massacres.

La violence éducative dans la Bible

Dans les livres antérieurs aux Évangiles, huit dictons du livre des Proverbes (entre les Xe et Ve siècle av. J.-C) et du livre de l’Ecclésiastique²² (début du IIe siècle avant J.- C) recommandent la violence à l’égard des enfants. Par exemple :

  • Celui qui ménage les verges hait son fils, mais celui qui l’aime le corrige de bonne heure (Pro. 13, 23).
  • La folie est ancrée au cœur de l’enfant, le fouet bien appliqué l’en délivre (Pro. 22, 15).
  • Ne ménage pas à l’enfant la correction, si tu le frappes de la baguette, il n’en mourra pas (Pro. 23, 13).
  • Fais-lui courber l’échine pendant sa jeunesse, meurtris-lui les côtes tant qu’il est enfant, de crainte que, révolté, il ne te désobéisse et que tu n’en éprouves de la peine. (Eccl. 30, 12).

On voit que, sur une dizaine de siècles, l’éducation biblique considère les châtiments corporels comme une partie essentielle de l’éducation et comme un moyen de prévention de la désobéissance, même antérieurement à toute faute.

Et la vision que les juifs avaient de leur rapport à Dieu est clairement une projection des rapports terrestres entre père et fils. Dieu est constamment présenté comme un père aimant, certes, mais un père qui, parce qu’il l’aime, châtie son enfant pour le corriger : “Oui, Yahvé te corrige comme un homme corrige son fils” (Deut. 8, 6) ; “La discipline de Yahvé, mon fils, ne la repousse pas ; ne dédaigne pas son exhortation. Oui, Yahvé exhorte le fils qu’il aime comme un père le fils qu’il agrée” (Prov. 3, 11-12). Et toute l’histoire du peuple juif telle que la présente la Bible est une succession de fautes de l’homme et de châtiments infligés par Dieu : bannissement hors du Paradis, déluge, destruction de Sodome et Gomorrhe, exil à Babylone, etc. On voit que la violence éducative prend ici une dimension divine. On ne saurait trouver meilleur exemple du fait que la violence éducative, loin d’être un fait marginal dans notre culture, est un fait central placé au cœur des croyances de la civilisation judéo-chrétienne.

L’enfant modèle dans l’Évangile

Les Évangiles, eux, ne parlent pas des châtiments corporels. Mais l’attitude de Jésus à l’égard des enfants est tout à fait nouvelle et semble exclure toute violence à leur égard. Il présente l’enfant à ses disciples non pas comme un être imparfait et porteur de folie qui devrait donc être corrigé, mais, de façon radicalement contraire, comme un modèle à suivre. Ce n’est pas seulement l’imitation de Jésus que conseille l’Évangile, c’est aussi l’imitation des enfants, comportement très peu compatible avec le fait de les battre. Les trois Évangiles synoptiques retiennent la même formule appliquée aux enfants : “C’est à leurs pareils qu’appartient le Royaume des Cieux” ou “le Royaume de Dieu” (Matthieu, 19, 14 ; Marc, 10, 14 ; Luc, 18, 16). Plus précisément encore, l’Évangile de Matthieu avertit : “Si vous ne retournez à l’état des enfants, vous ne pourrez entrer dans le Royaume des Cieux. Qui donc se fera petit comme ce petit enfant-là, voilà le plus grand dans le Royaume des Cieux” (Matthieu, 18, 3-4). Dans l’Évangile de Luc, Jésus s’assimile à l’enfant : “Quiconque accueille ce petit enfant à cause de mon Nom, c’est moi qu’il accueille” (Luc, 9, 48). C’est dire que l’enfant, s’il est l’image de Jésus, lui-même image de Dieu (“celui qui m’a envoyé”), doit être respecté absolument. Propos confirmés par une autre parole des trois évangiles synoptiques : “Si quelqu’un doit scandaliser l’un de ces petits qui croient en moi, il serait préférable pour lui de se voir suspendre autour du cou une de ces meules que tournent les ânes et d’être englouti en pleine mer” (Matthieu, 18, 6).

Or, présenter à un enfant un modèle de violence en lui faisant violence, c’est le scandaliser. Si Jésus ne parle pas explicitement des châtiments corporels, il va bien au-delà par l’image qu’il donne de l’enfant. Et il semble évident que les châtiments corporels en usage à son époque sont inclus dans le scandale dont risquent de se rendre coupables les adultes à l’égard des enfants.

Persistance de la violence éducative dans l’Église

Malheureusement, la Lettre aux Hébreux marque un retour à la conception d’un Dieu punisseur. Son auteur, dont on considère aujourd’hui qu’il n’est probablement pas Paul, reprend un des proverbes de l’Ancien Testament et le commente ainsi : “C’est pour votre correction que vous souffrez. C’est en fils que Dieu vous traite. Et quel est le fils que ne corrige son père ? Si vous êtes exempts de cette correction, dont tous ont leur part, c’est que vous êtes des bâtards et non des fils” (Hébreux, 12, 7-8). Pour l’auteur de cette lettre, non seulement le châtiment est pédagogique mais il est même la preuve de la filiation et de l’amour du père. Quelle différence avec le comportement du père du fils prodigue qui non seulement court au devant de son fils, l’accueille à bras ouvert, tue pour lui le veau gras, et même ne tient aucun compte de la culpabilité que le fils lui-même s’attribue !

Mais rien chez les premiers chrétiens, ni chez les suivants, hélas! ne semble montrer qu’ils aient appliqué les paroles de Jésus sur les enfants à la manière de les élever. Et à part quelques rares exceptions qui ne font que confirmer la règle, on a continué à frapper les enfants dans les familles et dans les établissements chrétiens comme on les battait avant la venue de Jésus.

Tout se passe en fait comme si les disciples de Jésus, élevés de la façon traditionnelle, c’est-à-dire par la violence, n’avaient pu comprendre les paroles de Jésus sur les enfants, dressés qu’ils étaient, depuis leur propre enfance, à trouver parfaitement normal et nécessaire de les traiter à coups de bâton. “Les Évangiles, écrit d’ailleurs Girard, sont soulevés par une intelligence qui n’est pas celle des disciples… »²³

Le premier chapitre des Confessions de saint Augustin est une étonnante vérification de cette hypothèse. Saint Augustin y évoque les mauvais traitements qu’il a subis à son entrée à l’école. Les moqueries de ses parents quand il s’en plaint montrent qu’ils ne devaient guère se conduire autrement à son égard. Mais, et c’est une démarche coutumière chez ceux qui ont subi des châtiments corporels et qui ne les ont pas suffisamment remis en question, saint Augustin reste incapable de dénoncer sans réserves ce qu’il a subi. Quelques pages plus loin, dans la suite du même premier livre des Confessions, son raisonnement s’inverse et, après avoir dit que ces études au cours desquelles il a tant souffert ont quand même contribué à l’amener à la foi chrétienne, il en arrive à contester au contraire l’enseignement de Jésus sur les enfants. : “C’est cela l’innocence enfantine? Oh ! non, Seigneur mon Dieu, de grâce ! non”. D’après lui en effet, les péchés des enfants sont la source des péchés des adultes. Et il conclut : “Un symbole d’humilité en la taille des enfants, tel fut donc, ô notre Roi, ce que tu as garanti, quand tu as dit : “A leurs pareils le royaume des cieux !” Pour lui, Jésus n’aurait pas voulu parler de leur innocence mais du symbole d’humilité qu’est leur petitesse. Et dans ce même premier livre des Confessions, saint Augustin affirme le dogme qui va être une justification de plus des châtiments corporels, le dogme du péché originel : “Nul, en effet, n’est devant toi pur de péché, non pas même l’enfant qui n’a sur terre vécu qu’un jour”. “Si petit enfant et déjà si grand pécheur !²⁴ ”

Cette démarche est tout à fait significative de l’attitude de quelqu’un qui a subi la violence quand il était enfant et qui n’a pas pu la remettre en question. S’il a été battu, c’est qu’il était coupable. Et comme tous les enfants sont battus, c’est qu’ils sont tous coupables. Ils portent le mal en eux. “Lorsqu’ils voient que tout le monde est contre eux, où puiseraient-ils la force de ne pas avouer, sur quoi se fonderait leur refus?” écrit René Girard à propos des sorcières et des accusés politiques, dans Quand ces choses commenceront…

Cette auto-accusation devenue accusation dogmatique, on la trouve partout sous des formes diverses : folie dans un des proverbes bibliques cités ci-dessus, péché originel dans le christianisme, animalité brutale chez certains auteurs chrétiens et plus tard chez certains auteurs athées pré et post darwiniens, pulsions freudiennes, violence fondamentale chez Jean Bergeret²⁵ … La psychanalyse est celle qui est allée le plus loin dans l’accusation des enfants en leur attribuant, et c’est bien significatif, les crimes considérés comme les pires depuis la nuit des temps : le parricide et l’inceste. Ceux-là même que René Girard appelle les “stéréotypes de la persécution”, ceux-là même qui, dans Oedipe-Roi sont la cause de la peste à Thèbes, et dont au Moyen-âge on accusait encore les juifs dans les textes de persécution. Il existe une “unanimité violente” contre les enfants comme contre tous les boucs émissaires.

Et du même coup, en plaçant l’origine du mal à l’intérieur des individus et dans les enfants à peine sortis du ventre maternel, saint Augustin, et l’Église qui l’a suivi, se privaient de voir que le mal est beaucoup plus dans ce qui se passe entre les individus sous la forme du mimétisme, de la violence infligée aux enfants ou sous la forme de l’absence d’altruisme, que dans les individus.

Le résultat de cette surdité de l’Église aux paroles de Jésus sur les enfants est que si quelques-uns de ses membres ont critiqué les violences excessives des maîtres, jamais, et c’est malheureusement encore vrai aujourd’hui, l’Église n’a remis en question la violence éducative parentale²⁶. C’est-à-dire qu’une partie essentielle du message du Christ, celle qui portait précisément sur le premier modèle de violence dans la vie de tous les hommes, violence qui les enferme dans un cycle de violences, n’a jamais été pratiquée ni même comprise. L’Église a prêché l’amour pendant vingt siècles tout en pratiquant dans ses écoles ou en acceptant que les parents pratiquent dans les foyers la violence sur les enfants (quand elle ne l’encourageait pas !²⁷). Autrement dit, elle a contribué à former une humanité irrésistiblement portée à la violence et elle s’est privée de ce qui était vraisemblablement une clé pour faire de l’Évangile un véritable message de paix. Car renoncer aux méthodes d’éducation traditionnelles fondées sur l’autoritarisme et la violence, fonder l’éducation sur l’amour et le respect réel des enfants, était, comme le montre l’exemple des “Justes”, la meilleure façon de promouvoir la paix et l’altruisme.

C’est pourquoi il a fallu attendre que des influences gréco-latines extérieures au christianisme (Quintilien²⁸ et Plutarque²⁹, qui se sont prononcés contre les châtiments corporels), trouvent un écho, au moment de la Renaissance, chez quelques humanistes très libres à l’égard de l’Église (Érasme³⁰ et Montaigne³¹ notamment), pour que se produise une très progressive prise de conscience qui a amené une atténuation de la violence éducative en Europe, sans pour autant que le nombre des parents qui y ont recours ait très sensiblement baissé.

Mais aujourd’hui encore, alors qu’ont été progressivement mises hors la loi au cours du XIXe et du XXe siècle, les violences faites aux domestiques, aux soldats et aux marins, aux prisonniers, aux femmes, les tribunaux français reconnaissent toujours aux parents et aux enseignants, en contradiction avec le code pénal, un droit de correction par la violence sur les enfants³². Les enfants qui ont été, à l’âge des sacrifices humains, parmi les premiers à en être victimes, sont aujourd’hui encore les derniers à être exposés légalement à la violence des coups.

La dérision est aussi un des mécanismes psychologiques par lesquels s’effectue l’exclusion de ces boucs émissaires que sont les enfants. Il est très difficile de se faire prendre au sérieux quand on dénonce la fessée. Et la raison en est que, pour en avoir tous reçu et en avoir été humiliés, nous nous distancions, par l’ironie et la dérision, de l’enfant humilié que nous avons été.

Comment sortir du cycle de la violence?

De même qu’il faut introduire dans la séquence girardienne de l’histoire des origines de l’humanité, l’apparition de la violence éducative, il faut aussi préciser par quels chemins il serait possible de sortir de la violence éducative qui contribue si activement à la violence mimétique.

Si Alice Miller et Michel Terestchenko ont raison, il est vain d’inviter les hommes à renoncer à la violence dans leurs comportements d’adultes sans leur indiquer ce qui la provoque dans l’enfance et comment y remédier. Or, l’exemple de l’autonomie des “justes” montre qu’une éducation à la fois affectueuse, non autoritaire et riche en exemples d’altruisme permet à ceux qui la reçoivent de ne pas se laisser entraîner par le mimétisme de la violence. Le passage du mimétisme d’apprentissage au mimétisme d’appropriation puis au mimétisme de la violence n’est nullement fatal. Il l’est surtout chez ceux (la majorité des hommes actuellement) qui ont été soumis à l’exemple de la violence dès leur petite enfance de la part de ceux qui constituaient leur base de sécurité et qui étaient à leurs yeux des modèles prestigieux.

C’est donc cette violence originelle, la violence éducative, qu’il faut mettre en question, qu’il faut dénoncer et qu’il faut arriver à interdire. Cette dernière mesure est nécessaire pour compenser l’extrême puissance sur l’esprit des adultes de l’autorité parentale subie dans la petite enfance. Face à cette autorité, seule l’autorité de l’Etat, assortie d’un soutien aux familles pour les aider à trouver d’autres modes d’éducation, est susceptible de faire le poids. Les États signataires de la Convention des droits de l’enfant se sont d’ailleurs en principe engagés dans ce sens, puisque l’article 19 de cette convention stipule que les États doivent protéger les enfants “contre toute forme de violence”. Mais les résistances sont très fortes à la fois au niveau des États, des institutions diverses, des religions, des parents, et il faudra beaucoup d’efforts des associations et des individus sensibilisés à ce problème pour que l’interdiction qui n’a été votée pour le moment que dans seize pays, presque tous européens, se généralise à tous les pays du monde et que d’autres modes d’éducation soient mis en œuvre par les parents.

Et il ne s’agit pas de faire des parents de nouveaux boucs émissaires. Les parents qui frappent leurs enfants ne sont que d’anciennes victimes devenues bourreaux. Il faut simplement qu’ils prennent conscience de la nocivité de ces comportements et qu’ils adoptent des méthodes d’éducation compatibles avec les vrais besoins des enfants.

Dans l’entretien que René Girard a eu avec Michel Tréguer³³ , il imagine comme possible “un bon amorçage” à partir duquel pourrait se produire, “par mimétisme”, “une réaction en chaîne” favorable, par exemple, à la décision de détruire toutes les bombes atomiques et de nourrir tous les affamés. Mais il ajoute qu’ “il y a beaucoup plus de chances pour que le mimétisme joue dans le mauvais sens”. Car “la loi quotidienne de l’homme, c’est la violence”.

Or, s’il est un point à partir duquel pourrait se produire une réaction en chaîne favorable, c’est bien la décision de renoncer à la violence éducative car précisément, elle aurait des chances sérieuses de faire que “la loi quotidienne de l’homme” ne soit plus la violence et qu’elle devienne l’autonomie et l’altruisme.

Et s’il faut imiter Jésus pour sortir du mimétisme de la violence, le premier pas à faire serait de l’imiter dans son respect des enfants.

Notes

  1. Les Origines de la culture, p. 137.
  2. Quand ces choses commenceront, p. 28.
  3. La Voix méconnue du réel, p. 187.
  4. Je vois Satan tomber comme l’éclair, p. 62
  5. La Découverte, 2005.
  6. Oliner Samuel et Pearl, The Altruistic Personality, Rescuers of Jews in Nazi Europe, What Led Ordinary People to Risk their Lives on Behalf of Others, The Free Press, Paperback Edotion, New York, 1992.
  7. Op. cit., p. 226.
  8. Latané Bibb, Darley John, The Unresponsive Bystander, Why Doesn’t he Help ?, Prentice Hall, New Jersey, 1970.
  9. Stanley Milgram, Soumission à l’autorité, Calmann Lévy, 1974.
  10. Zimbardo Philip, Maslach Christina, Haney Craig, “Stanford Prison Experiment”, in Blass T. (sous la dir. de), Obedience to Authority, Current Perspectives on the Milgram Paradigm, 2000.
  11. Dont, entre autres, C’est pour ton bien (Aubier, 1984), La Connaissance interdite (Aubier, 1990), Abattre le mur du silence (Aubier, 1990), Libres de savoir (Flammarion, 2001), Notre corps ne ment jamais (Flammarion, 2004).
  12. La découverte a été faite autour de 1992 par le professeur Rizzolatti de l’université de Parme. Cf. Marc Jeannerod, Le Cerveau intime, Odile Jacob, 2002.
  13. Expériences mentionnées par Antonio Damasio dans Spinoza avait raison, Odile Jacob, 2003, p. 264.
  14. Au cours d’un débat au Conseil de l’Europe, le 21 juillet 2004, les pourcentages suivants d’enfants ayant subi des punitions corporelles ont été avancés pour six pays, tous européens : Croatie: 93 %; 27 % ont reçu des coups entraînant des blessures. Pologne: 80%. Roumanie: 84%. D’autres sondages pour le Royaume-Uni donnent 91% d’enfants battus, pour le Canada, 75 %, pour la France, 84%, Pour le Maroc, 85% à l’école, pour le Cameroun, 90% à la maison et 96%en classe. Pour plus de précisions sur la violence éducative dans le monde, lire La Fessée, Questions sur la violence éducative (La Plage, 2001).
  15. D’après le témoignage de chercheurs du zoo d’Anvers recueilli par l’auteur.
  16. Mœurs et sexualité en Océanie, Terre humaine, 1963.
  17. Tristes Tropiques, Terre humaine, 1955.
  18. Les Derniers Rois de Thulé, Terre humaine, 1976.
  19. Le Père des Pygmées, Flammarion, 1985.
  20. Sarah Blaffer Hrdy, Les Instincts maternels, Payot, 2002, p. 141.
  21. Sarah Blaffer Hrdy, op. cit. p. 83.
  22. Proverbes, 13,23; 19,18; 22,15; 23,13; 23, 14; 29, 15. Ecclésiastique, 30,1; 30, 12.
  23. Quand ces choses commenceront…, p. 146.
  24. Traduction de Louis de Mondadon, S. J., Livre de poche, 1947.
  25. Jean Bergeret, La Violence et la vie, La face cachée de l’œdipe, Bibliothèque scientifique Payot, 1994.
  26. Le Catéchisme de l’Église Catholique, validé par le Pape Jean-Paul II en 1992, cite encore tel quel, dans son paragraphe 2223 du chapitre sur le quatrième commandement (le respect dû aux parents), le proverbe biblique : “Qui aime son fils lui prodigue des verges, qui corrige son fils en tirera profit” (Si, 30, 1-2) sans l’accompagner d’un commentaire susceptible d’en atténuer le sens littéral.
  27. Aujourd’hui encore, dans plusieurs pays du monde, les Églises et les religions en général sont parmi les principaux opposants à l’interdiction des châtiments corporels considérés comme le “châtiment biblique”.
  28. Quintilien (30-100 ap. J.-C.), Institution oratoire.
  29. Plutarque, Moralia (vol. 1) et Vie de Caton dans La Vie des hommes illustres..
  30. Erasme, Colloquia familiaria.
  31. Montaigne, Essais, livre I, chapitre 26.
  32. Martine Herzog-Evans, Châtiments corporels, vers la fin d’une exception culturelle, Actualité juridique famille, juin 2005.
  33. Quand ces choses commenceront, Arléa, 1994, p. 25.