Olivier Maurel

Écrivain militant – Non à la violence éducative !

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Lettre à Boris Cyrulnik

Monsieur,

Je me permets de vous écrire pour vous demander des précisions à propos de deux des affirmations que vous avez soutenues, l’une dans votre conférence à la synagogue de Toulon, l’autre dans votre livre Autobiographie d’un épouvantail.

À la synagogue j’ai été stupéfait de vous entendre dire (je l’ai noté au moment même où vous l’affirmiez) qu’il était faux qu’Hitler ait été maltraité dans son enfance. Vous avez dit avoir trouvé cette information dans sa biographie par Ian Kershaw. Ayant beaucoup lu sur cette question, notamment dans les livres d’Alice Miller, j’étais sûr que vous vous trompiez. Mais comme je n’avais pas lu Kershaw, je n’ai pas voulu vous contredire. Or, j’ai reçu son livre ce matin et vous pourrez voir dans l’extrait que j’en ai copié, notamment dans les propos de Hitler lui-même et de sa sœur, et que je joins à ce message, qu’à moins de vouloir s’aveugler soi-même on ne peut que reconnaître que le petit Adolphe, loin d’avoir été un enfant gâté, a été battu comme plâtre par son père. Pour quelle raison le niez-vous ?

Malheureusement, ce n’est pas la première fois que je vous entends affirmer ou que je lis sous votre plume des propos absolument contraires à la réalité. Dans votre Autobiographie d’un épouvantail, vous écrivez, p. 117, à propos du futur terroriste : « Hyperadapté au monde d’un seul amour (celui d’une mère dominante) il se retrouve en situation d’apprendre la perversion. Cela explique l’étonnement du psychiatre Léon Goldensohn qui, lors du procès de Nuremberg, s’attendait à voir des monstres, puisque ces hommes avaient commis d’impensables monstruosités. Il fut désorienté en entendant les coupables lui raconter une enfance heureuse, dans une famille aimante. Ils n’étaient pas pervers et pourtant s’étaient comportés comme de grands pervers [p.117]. [...] seul Herman Goering présentait des signes de psychopathie. Tous les inculpés du procès de Nuremberg ont été des enfants « gâtés », bien aimés et bien élevés. » [p. 118.]

Surpris de telles affirmations, j’ai commandé l’édition française du livre de Goldensohn : Les Entretiens de Nuremberg (Flammarion, 2005). Je l’ai lue de très près et j’ai eu la stupéfaction de constater que ce que vous affirmiez était entièrement faux.

En effet, sur 33 accusés ou témoins interrogés par Goldensohn,

• 15 d’entre eux, soit près de la moitié, ne disent pas un mot de leur enfance.
• 4 sont extrêmement évasifs et ne disent rien non plus qui permette de savoir si leur enfance a été heureuse ou malheureuse.

Ce que vous affirmez (« Tous les inculpés du procès de Nuremberg ont été des enfants gâtés ») ne peut concerner au maximum que moins de la moitié des accusés (14 sur 33). Qu’en est-il des autres ?

• 3 disent explicitement que leur enfance a été malheureuse.
• 6 disent qu’ils ont eu un père « strict » ou « très strict ».

Quand on sait ce que signifiait « être strict » dans l’Allemagne de la fin du XIXe siècle et du début du XXe, où la majorité des enfants étaient élevés à la baguette, cela interdit bien évidemment de dire qu’ils ont été des « enfants gâtés ».

Ne restent donc que cinq accusés, sur lesquels :

• 3 accusés seulement disent avoir été « gâtés ». Mais, dans deux cas sur trois, c’est uniquement par leur mère et avec un père « strict ». Quant au troisième, Funk, qui dit effectivement avoir été « terriblement gâté », on apprend ensuite qu’à partir de l’âge de neuf ans, il n’a plus vécu dans sa famille et a été mis constamment en pension. Or, dans les pensionnats allemands de cette époque, il y a quelques raisons de douter que les enfants aient été « gâtés » !

Comment et pourquoi laissez-vous passer dans vos propos et dans vos livres de telles contrevérités, qui, grâce à votre notoriété de scientifique, risquent d’être reçues par l’opinion publique ? Et encore je n’ai pas parlé de ce que vous écrivez de Sade qui est tout aussi peu fondé ! Ce ne serait que demi-mal si ces propos ne risquaient pas d’avoir des retombées tout à fait pratiques. Mais combien de lecteurs confiants dans votre prestige, vont-ils en effet penser que choyer les enfants est la meilleure manière d’en faire des terroristes et des bourreaux ? Alors que tout ce qu’on sait sur l’attachement, dont vous avez si bien parlé en d’autres temps, montre exactement le contraire.

Je ne puis croire que vous n’ayez pas de bonnes raisons d’avoir tenu de tels propos. Mais j’avoue que j’aimerais bien les connaître. Cela m’éviterait d’avoir à dénoncer, comme j’ai dû le faire à plusieurs reprises, les erreurs qu’ils contiennent, erreurs qui peuvent avoir des effets très dommageables.

Vos livres sont certes agréables à lire, mais ils le seraient davantage si l’on n’était pas obligé de constater qu’ils n’allient pas toujours la rigueur à la séduction.

Désolé de vous avoir été certainement désagréable, mais il y a des choses que tout ce que j’ai appris au cours de mes recherches sur la violence éducative m’interdisent de laisser passer sans protester.

Olivier Maurel, le 22 juin 2009

Texte de Ian Kershaw :

Family life was, however, less than harmonious and happy. Alois was an archetypal provincial civil servant – pompous, status-proud, strict, humourless, frugal, pedantically ponctual, and devoted to duty. He was regarded with respect by the local community. But he had a bad trmper which could flare up quite unpredictably. At home, Alois was an authoritarian, overbearing, domineering husband and a stern, distant, masterful, / and often irritable father. For long after their marriage, Klara could not get out of the habit of calling him “Uncle”. And even after his death, she kept a rack of his pipes in the kitchen and would point to them on occasion when he was referred to, as if to invoke his authority. (…) pp 3-4

Adolf’s early years were spent, then, under the suffocating shield of an over-anxious mother in a household dominated by the threatening presence of a disciplinarian father, against whose wrath the submissive Klara was helpless to protect her offspring. Adolf’s younger sister, Paula, spoke after the war of her mother as “a very soft and tender person, the compensatory element between the almost too harsh father and the very lively children who where perhaps somewhat difficult to train. If there / were ever quarrel(s) or differences of opinion between my parents,” she continued, “it was always on account of the children. It was espacially my brother Adolph who challenged my father to extreme harshness and who got his sound thrashing every day… How often on the other hand did my mother caress him and try to obtain with her kindness what the father could not succeed (in obtaining) with harshness !” Hitler himself, during his late-night fireside monologues in the 1940s, often recounted that his father had sudden bursts of temper and would then immediatly hit out. He did not love his father, he said, but instead feared him all the more. His poor beloved mother, he used to remark, to whom he was so attached, lived in conbstant concern about the beatings he had to take, sometimes waiting outside the door as he was thrashed. pp 5-6

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Critique de « Oui, la nature humaine est bonne »

« Un de ces rares ouvrages qui, bien compris, pourrait infléchir l’Histoire ».

Vrai de vrai, c’est ce qu’a écrit, en première page du Monde des livres du 18 juin 2009, la romancière et essayiste Nancy Huston à propos de mon nouveau livre paru le 22 janvier 2009 :

OUI, LA NATURE HUMAINE EST BONNE !

Comment la violence éducative la pervertit depuis des millénaires
(Robert Laffont)

Voici le texte complet de son article :

Qui châtie bien fait beaucoup de mal…

Le titre (qui n’est pas de l’auteur) fait frémir. La thèse (que résume le sous-titre) fait pouffer. C’est tellement énorme, se dit-on, que ce doit être simpliste, donc faux. Nous voilà au cœur du problème : l’espèce humaine est cette étrange espèce qui aime dire et entendre dire du mal d’elle-même, croire sa nature mauvaise plutôt que bonne.

Olivier Maurel, auteur d’un précédent ouvrage sur la fessée, explore ici tous les tenants et aboutissants du thème de la violence éducative. Une fois que l’on en a entamé la lecture, on cesse de pouffer et on écoute. On se souvient, peut-être, de l’enfant qu’on a été, et des coups que l’on a reçus. On apprend que, partout dans le monde, « 80 à 90 % des enfants sont soumis à la violence éducative pratiquée dans leur pays ».

Ainsi, la première leçon d’éthique inculquée aux petits humains est-elle une leçon paradoxale : le fort a le droit de faire mal au faible, serait-ce pour lui apprendre à ne jamais faire mal à plus faible que soi ! Le mépris des enfants suscite, chez les enfants méprisés devenus adultes, le mépris des enfants. D’où un refus de prendre au sérieux leur souffrance, et une tendance à la perpétuer, dans un des plus vieux cercles vicieux du monde.

Boussole intérieure perturbée

Le cerveau de l’enfant est justement en train de se former. Secoué, choqué, déstabilisé par la violence, incapable de critiquer ceux qui la lui infligent, dont il dépend entièrement pour sa survie, l’enfant tourne son stress contre lui-même, avec des résultats désastreux pour sa santé physique et mentale. Sa boussole intérieure est perturbée. Ses pensées se scindent de ses émotions et il apprend à ne plus éprouver de la compassion, d’abord pour lui-même, ensuite pour les autres.

En une fresque magistrale, Maurel passe en revue la philosophie, les religions, les traités d’éducation et la littérature, de l’Antiquité à nos jours. Il montre comment les trois monothéismes ont élaboré le concept d’un Dieu paternel et punissant, modèle et justification des pères réels châtiant leurs enfants. Les garçons sont plus frappés que les filles, précisément pour qu’ils ne deviennent pas des « femmelettes ».

Alors que Jésus incarnait à cet égard une attitude révolutionnaire (« Si vous ne devenez pas comme des petits enfants, vous n’entrerez pas au royaume des cieux »), saint Augustin – après s’être amèrement plaint des châtiments subis pendant sa scolarité – formulera le dogme du péché originel qui fera de chaque humain à la naissance un être mauvais, devant être contraint par la force à emprunter la voie du Bien.

Le chapitre le plus lumineux du livre est peut-être celui qui rapproche ce dogme chrétien de celui, psychanalytique, du complexe d’Œdipe. En décidant de ne plus croire aux abus sexuels subis par ses patient(e)s, Freud opère un retournement spectaculaire : alors que les vrais fautifs étaient les pères, le coupable désigné sera l’enfant. Ce ne sont pas les adultes qui violent ou maltraitent leurs rejetons, mais ceux-ci, « pervers polymorphes », qui rêvent d’inceste et de parricide. D’où, pour Freud, cette certitude : « Il faut que l’éducation inhibe, interdise, réprime. »

Impressionnants pères sévères

Les conséquences de cette misopédie généralisée sont ahurissantes mais prévisibles. Un garçon battu aura plus de chances de battre sa femme et ses enfants ; une fille battue, de devenir une femme battue et de battre ses enfants. Ont été des enfants gravement maltraités, non seulement la quasi-totalité des délinquants et des criminels, mais aussi les hommes politiques s’arrimant à des idéologies virulentes et désignant à leur tour des boucs émissaires à éliminer, de Milosevic à Hitler, Staline ou Mao. On n’aime pas entendre cela. On est tellement impressionné par ces « pères sévères » que la seule idée de chercher à expliquer leurs méfaits par leur enfance nous frustre de notre colère. On est tellement fasciné par l’horreur d’Auschwitz qu’on préfère ou bien la sacraliser en décrétant qu’elle est incompréhensible, qu’ »il n’y a pas de pourquoi » – ou, au contraire, la banaliser en prétendant que tout un chacun est susceptible de devenir bourreau.

Si on lit le livre d’Olivier Maurel, on ne pourra plus raisonner ainsi. On apprendra, d’une part, que toutes les populations s’étant livrées à des génocides avaient reçu une éducation basée sur la discipline, la punition, l’obéissance aveugle, et, d’autre part, que les individus ayant refusé de collaborer au déploiement du mal extrême, ayant préservé leur compassion (les « Justes » par exemple), avaient vécu, petits, dans la tendresse et le respect de leur entourage.

Certes, malgré la puissance des arguments de Maurel et la pléthore de ses preuves, plusieurs questions restent sans réponse. Quid, par exemple, des parents permissifs, dont les enfants peuvent être ultraviolents ? Quid de la violence comme preuve de liberté, chère à l’Homme du souterrain de Dostoïevski ? Quid, surtout, des autres causes de la violence ? Car celle-ci, pour les êtres fabulateurs que nous sommes, est une source inépuisable d’histoires, d’intrigues, de rebondissements et d’effets inattendus. Bien plus que la création (qui, elle, est toujours lente et laborieuse, toujours partielle), la destruction – instantanée, spectaculaire – nous donne un accès rapide et euphorisant à la toute-puissance divine.

Oui la nature humaine est bonne ! soulève un sacré lièvre. Il faut surmonter ses résistances, le lire et le faire lire. C’est un de ces rares ouvrages qui, bien compris, pourrait infléchir l’Histoire.

ai de vrai, c’est ce qu’a écrit, en première page du Monde des livres du 18 juin 2009, la romancière et essayiste Nancy Huston à propos de mon nouveau livre paru le 22 janvier 2009 :
OUI, LA NATURE HUMAINE EST BONNE ! Comment la violence éducative la pervertit depuis des millénaires
(Robert Laffont).Voici le texte complet de son article :

Qui châtie bien fait beaucoup de mal…

Le titre (qui n’est pas de l’auteur) fait frémir. La thèse (que résume le sous-titre) fait pouffer. C’est tellement énorme, se dit-on, que ce doit être simpliste, donc faux. Nous voilà au coeur du problème : l’espèce humaine est cette étrange espèce qui aime dire et entendre dire du mal d’elle-même, croire sa nature mauvaise plutôt que bonne.

Olivier Maurel, auteur d’un précédent ouvrage sur la fessée, explore ici tous les tenants et aboutissants du thème de la violence éducative. Une fois que l’on en a entamé la lecture, on cesse de pouffer et on écoute. On se souvient, peut-être, de l’enfant qu’on a été, et des coups que l’on a reçus. On apprend que, partout dans le monde, « 80 à 90 % des enfants sont soumis à la violence éducative pratiquée dans leur pays ».

Ainsi, la première leçon d’éthique inculquée aux petits humains est-elle une leçon paradoxale : le fort a le droit de faire mal au faible, serait-ce pour lui apprendre à ne jamais faire mal à plus faible que soi ! Le mépris des enfants suscite, chez les enfants méprisés devenus adultes, le mépris des enfants. D’où un refus de prendre au sérieux leur souffrance, et une tendance à la perpétuer, dans un des plus vieux cercles vicieux du monde.

Boussole intérieure perturbée
Le cerveau de l’enfant est justement en train de se former. Secoué, choqué, déstabilisé par la violence, incapable de critiquer ceux qui la lui infligent, dont il dépend entièrement pour sa survie, l’enfant tourne son stress contre lui-même, avec des résultats désastreux pour sa santé physique et mentale. Sa boussole intérieure est perturbée. Ses pensées se scindent de ses émotions et il apprend à ne plus éprouver de la compassion, d’abord pour lui-même, ensuite pour les autres.

En une fresque magistrale, Maurel passe en revue la philosophie, les religions, les traités d’éducation et la littérature, de l’Antiquité à nos jours. Il montre comment les trois monothéismes ont élaboré le concept d’un Dieu paternel et punissant, modèle et justification des pères réels châtiant leurs enfants. Les garçons sont plus frappés que les filles, précisément pour qu’ils ne deviennent pas des « femmelettes ».

Alors que Jésus incarnait à cet égard une attitude révolutionnaire (« Si vous ne devenez pas comme des petits enfants, vous n’entrerez pas au royaume des cieux »), saint Augustin – après s’être amèrement plaint des châtiments subis pendant sa scolarité – formulera le dogme du péché originel qui fera de chaque humain à la naissance un être mauvais, devant être contraint par la force à emprunter la voie du Bien.
Le chapitre le plus lumineux du livre est peut-être celui qui rapproche ce dogme chrétien de celui, psychanalytique, du complexe d’Œdipe. En décidant de ne plus croire aux abus sexuels subis par ses patient(e)s, Freud opère un retournement spectaculaire : alors que les vrais fautifs étaient les pères, le coupable désigné sera l’enfant. Ce ne sont pas les adultes qui violent ou maltraitent leurs rejetons, mais ceux-ci, « pervers polymorphes », qui rêvent d’inceste et de parricide. D’où, pour Freud, cette certitude : « Il faut que l’éducation inhibe, interdise, réprime. »

Impressionnants pères sévères
Les conséquences de cette misopédie généralisée sont ahurissantes mais prévisibles. Un garçon battu aura plus de chances de battre sa femme et ses enfants ; une fille battue, de devenir une femme battue et de battre ses enfants. Ont été des enfants gravement maltraités, non seulement la quasi-totalité des délinquants et des criminels, mais aussi les hommes politiques s’arrimant à des idéologies virulentes et désignant à leur tour des boucs émissaires à éliminer, de Milosevic à Hitler, Staline ou Mao. On n’aime pas entendre cela. On est tellement impressionné par ces « pères sévères » que la seule idée de chercher à expliquer leurs méfaits par leur enfance nous frustre de notre colère. On est tellement fasciné par l’horreur d’Auschwitz qu’on préfère ou bien la sacraliser en décrétant qu’elle est incompréhensible, qu’ »il n’y a pas de pourquoi » – ou, au contraire, la banaliser en prétendant que tout un chacun est susceptible de devenir bourreau.

Si on lit le livre d’Olivier Maurel, on ne pourra plus raisonner ainsi. On apprendra, d’une part, que toutes les populations s’étant livrées à des génocides avaient reçu une éducation basée sur la discipline, la punition, l’obéissance aveugle, et, d’autre part, que les individus ayant refusé de collaborer au déploiement du mal extrême, ayant préservé leur compassion (les « Justes » par exemple), avaient vécu, petits, dans la tendresse et le respect de leur entourage.

Certes, malgré la puissance des arguments de Maurel et la pléthore de ses preuves, plusieurs questions restent sans réponse. Quid, par exemple, des parents permissifs, dont les enfants peuvent être ultraviolents ? Quid de la violence comme preuve de liberté, chère à l’Homme du souterrain de Dostoïevski ? Quid, surtout, des autres causes de la violence ? Car celle-ci, pour les êtres fabulateurs que nous sommes, est une source inépuisable d’histoires, d’intrigues, de rebondissements et d’effets inattendus. Bien plus que la création (qui, elle, est toujours lente et laborieuse, toujours partielle), la destruction – instantanée, spectaculaire – nous donne un accès rapide et euphorisant à la toute-puissance divine.

Oui la nature humaine est bonne ! soulève un sacré lièvre. Il faut surmonter ses résistances, le lire et le faire lire. C’est un de ces rares ouvrages qui, bien compris, pourrait infléchir l’Histoire. »Un de ces rares ouvrages qui, bien compris, pourrait infléchir l’Histoire ».

Vrai de vrai, c’est ce qu’a écrit, en première page du Monde des livres du 18 juin 2009, la romancière et essayiste Nancy Huston à propos de mon nouveau livre paru le 22 janvier 2009 :
OUI, LA NATURE HUMAINE EST BONNE ! Comment la violence éducative la pervertit depuis des millénaires
(Robert Laffont).

Voici le texte complet de son article :

Qui châtie bien fait beaucoup de mal…

Le titre (qui n’est pas de l’auteur) fait frémir. La thèse (que résume le sous-titre) fait pouffer. C’est tellement énorme, se dit-on, que ce doit être simpliste, donc faux. Nous voilà au coeur du problème : l’espèce humaine est cette étrange espèce qui aime dire et entendre dire du mal d’elle-même, croire sa nature mauvaise plutôt que bonne.

Olivier Maurel, auteur d’un précédent ouvrage sur la fessée, explore ici tous les tenants et aboutissants du thème de la violence éducative. Une fois que l’on en a entamé la lecture, on cesse de pouffer et on écoute. On se souvient, peut-être, de l’enfant qu’on a été, et des coups que l’on a reçus. On apprend que, partout dans le monde, « 80 à 90 % des enfants sont soumis à la violence éducative pratiquée dans leur pays ».

Ainsi, la première leçon d’éthique inculquée aux petits humains est-elle une leçon paradoxale : le fort a le droit de faire mal au faible, serait-ce pour lui apprendre à ne jamais faire mal à plus faible que soi ! Le mépris des enfants suscite, chez les enfants méprisés devenus adultes, le mépris des enfants. D’où un refus de prendre au sérieux leur souffrance, et une tendance à la perpétuer, dans un des plus vieux cercles vicieux du monde.

Boussole intérieure perturbée
Le cerveau de l’enfant est justement en train de se former. Secoué, choqué, déstabilisé par la violence, incapable de critiquer ceux qui la lui infligent, dont il dépend entièrement pour sa survie, l’enfant tourne son stress contre lui-même, avec des résultats désastreux pour sa santé physique et mentale. Sa boussole intérieure est perturbée. Ses pensées se scindent de ses émotions et il apprend à ne plus éprouver de la compassion, d’abord pour lui-même, ensuite pour les autres.

En une fresque magistrale, Maurel passe en revue la philosophie, les religions, les traités d’éducation et la littérature, de l’Antiquité à nos jours. Il montre comment les trois monothéismes ont élaboré le concept d’un Dieu paternel et punissant, modèle et justification des pères réels châtiant leurs enfants. Les garçons sont plus frappés que les filles, précisément pour qu’ils ne deviennent pas des « femmelettes ».

Alors que Jésus incarnait à cet égard une attitude révolutionnaire (« Si vous ne devenez pas comme des petits enfants, vous n’entrerez pas au royaume des cieux »), saint Augustin – après s’être amèrement plaint des châtiments subis pendant sa scolarité – formulera le dogme du péché originel qui fera de chaque humain à la naissance un être mauvais, devant être contraint par la force à emprunter la voie du Bien.
Le chapitre le plus lumineux du livre est peut-être celui qui rapproche ce dogme chrétien de celui, psychanalytique, du complexe d’Œdipe. En décidant de ne plus croire aux abus sexuels subis par ses patient(e)s, Freud opère un retournement spectaculaire : alors que les vrais fautifs étaient les pères, le coupable désigné sera l’enfant. Ce ne sont pas les adultes qui violent ou maltraitent leurs rejetons, mais ceux-ci, « pervers polymorphes », qui rêvent d’inceste et de parricide. D’où, pour Freud, cette certitude : « Il faut que l’éducation inhibe, interdise, réprime. »

Impressionnants pères sévères
Les conséquences de cette misopédie généralisée sont ahurissantes mais prévisibles. Un garçon battu aura plus de chances de battre sa femme et ses enfants ; une fille battue, de devenir une femme battue et de battre ses enfants. Ont été des enfants gravement maltraités, non seulement la quasi-totalité des délinquants et des criminels, mais aussi les hommes politiques s’arrimant à des idéologies virulentes et désignant à leur tour des boucs émissaires à éliminer, de Milosevic à Hitler, Staline ou Mao. On n’aime pas entendre cela. On est tellement impressionné par ces « pères sévères » que la seule idée de chercher à expliquer leurs méfaits par leur enfance nous frustre de notre colère. On est tellement fasciné par l’horreur d’Auschwitz qu’on préfère ou bien la sacraliser en décrétant qu’elle est incompréhensible, qu’ »il n’y a pas de pourquoi » – ou, au contraire, la banaliser en prétendant que tout un chacun est susceptible de devenir bourreau.

Si on lit le livre d’Olivier Maurel, on ne pourra plus raisonner ainsi. On apprendra, d’une part, que toutes les populations s’étant livrées à des génocides avaient reçu une éducation basée sur la discipline, la punition, l’obéissance aveugle, et, d’autre part, que les individus ayant refusé de collaborer au déploiement du mal extrême, ayant préservé leur compassion (les « Justes » par exemple), avaient vécu, petits, dans la tendresse et le respect de leur entourage.

Certes, malgré la puissance des arguments de Maurel et la pléthore de ses preuves, plusieurs questions restent sans réponse. Quid, par exemple, des parents permissifs, dont les enfants peuvent être ultraviolents ? Quid de la violence comme preuve de liberté, chère à l’Homme du souterrain de Dostoïevski ? Quid, surtout, des autres causes de la violence ? Car celle-ci, pour les êtres fabulateurs que nous sommes, est une source inépuisable d’histoires, d’intrigues, de rebondissements et d’effets inattendus. Bien plus que la création (qui, elle, est toujours lente et laborieuse, toujours partielle), la destruction – instantanée, spectaculaire – nous donne un accès rapide et euphorisant à la toute-puissance divine.

Oui la nature humaine est bonne ! soulève un sacré lièvre. Il faut surmonter ses résistances, le lire et le faire lire. C’est un de ces rares ouvrages qui, bien compris, pourrait infléchir l’Histoire.

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La non-violence active (RCF Toulon)

Il y a deux sortes d’efficacité, celle du typhon et celle de la sève (Albert Camus)

Sur le sujet de la non-violence active, Olivier Maurel répond aux questions de Danielle Claquin et Françoise Reynès dans l’émission « Présence Mariste », sur RCF Toulon, le 14 avril 2004.

À réécouter ici.

La non-violence est-elle une utopie, un idéal ou une réalité concrète ?

Qu’est ce que la non-violence active ?

Quels sont les moyens de la non-violence ?

[...]

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Comment la communauté juive de Bulgarie fut sauvée du génocide

Un exemple d’action non-violente réussie injustement ignoré.

Le sauvetage des Juifs de Bulgarie par la population de ce pays est presque totalement ignoré. Il montre pourtant que, face à Hitler, une autre attitude que la violence était possible et finalement plus efficace.

La Bulgarie est le seul pays d’Europe où les nazis se soient trouvés dans l’impossibilité de procéder à la déportation des Juifs. Sur les cinquante mille Juifs bulgares, aucun n’a péri en camp de concentration. Le processus de déportation avait pourtant été engagé; mais il a été arrêté définitivement au cours de l’été 1943, c’est-à-dire un an avant l’entrée des troupes soviétiques en Bulgarie.

Si, dans l’état actuel des connaissances, il existe quelques doutes sur le rôle du roi, du gouvernement bulgare et du parti communiste clandestin, il n’en existe aucun sur le fait que la population bulgare a fait obstacle, par des moyens non-violents, à la déportation.

La situation des Juifs de Bulgarie avant 1941

La Bulgarie avait été soumise pendant près de cinq siècles à la domination ottomane. Chrétiens orthodoxes et Juifs s’y trouvaient alors dans une situation semblable, celle de citoyens de seconde zone, les dhimmis. Pendant la guerre qui libéra le pays des occupants turcs, en 1877, les deux communautés, chrétienne et juive, combattirent côte à côte, ce qui fit naître entre elles un sentiment de solidarité rare en Europe.
Cependant, dès le début de 1939, et donc bien avant que la Bulgarie ne devienne une alliée officielle de l’Allemagne nazie, des organisations bulgares pro-nazies, sans doute très minoritaires, organisent des manifestations contre les Juifs et, en septembre, des attaques contre les magasins juifs de Sofia. Selon les autorités communistes au pouvoir en Bulgarie jusqu’en 1990, le Parti Ouvrier Bulgare aurait alors dénoncé ces violences.

En 1940, le gouvernement ayant été confié par le roi Boris III à Bogdane Filov, germanophile convaincu, des mesures officielles commencent à être prises contre les Juifs. Ces mesures, regroupées dans une Loi sur la défense de la nation, déclenchent, entre octobre 1940 et janvier 1941, une série de protestations émanant de tous les milieux. L’Église orthodoxe, les intellectuels, les écrivains, les organisations ouvrières manifestent leur opposition absolue à cette loi qui est cependant votée à la fin du mois de janvier 1941.

La Bulgarie alliée des nazis: premier essai de déportation

Le 1er mars 1941, la Bulgarie adhère au Pacte tripartite et devient ainsi, officiellement, l’alliée de l’Allemagne. Les armées allemandes entrent alors en Bulgarie d’où elles attaquent, en avril, la Grèce et la Yougoslavie. Les armées bulgares ne participent pas à cette agression mais sont ensuite chargées par les Allemands de contribuer à l’occupation de ces deux pays.

La situation des Juifs s’aggrave alors. Nombre d’entre eux sont assignés à résidence et un impôt spécial est créé, permettant à l’État de s’emparer du quart de leurs biens.

En juin et juillet 1942, le gouvernement bulgare reçoit les pleins pouvoirs pour la résolution de la « question juive ». Il crée alors un commissariat spécial aux questions juives qui introduit le couvre-feu obligatoire, des rations alimentaires réduites, le port de l’étoile jaune. Les Juifs ne peuvent plus quitter leur lieu d’habitation ni posséder récepteurs de radio et appareils téléphoniques. Leurs maisons doivent être signalées par un écriteau, certains lieux publics leur sont interdits et leur activité économique est limitée. Et, lorsque le Ministère des Affaires étrangères allemand donne l’ordre de déportation, son homologue bulgare répond: « Le gouvernement bulgare accepte la proposition du gouvernement allemand de procéder à la déportation de tous les Juifs de Bulgarie ».

Mais, au mois de septembre, suite à de nouvelles mesures antijuives, le métropolite [ prélat orthodoxe ] Stéphane de Sofia affirme dans un sermon que Dieu a déjà suffisamment puni les Juifs d’avoir cloué le Christ sur la croix en les condamnant à l’errance et qu’il n’appartient pas aux hommes de les torturer et de les persécuter davantage. A l’intérieur du gouvernement, certains ministres semblent hésiter. Le Ministre de l’Intérieur accepte ainsi, à la consternation des Allemands présents, de recevoir pendant une demi-heure une délégation de Juifs venus lui apporter une pétition. Un  autre refuse de signer un décret prévoyant de nouvelles mesures. Le ministre de la Justice exige que le port de l’étoile ne soit plus obligatoire et qu’on mette fin à toutes les expulsions.

En janvier 1943, Théodore Danecker, qui avait déjà organisé la déportation des Juifs de France, prend en main celle des Juifs bulgares vers « les régions orientales du Reich » (en fait: la Pologne). Mais, craignant une résistance de la population, il décide de procéder par étapes. On commencera par déporter 20.000 Juifs, dont ceux de Grèce et de Yougoslavie, soit 11.343 personnes, auxquels on ajoutera 8600 Juifs bulgares choisis parmi les Juifs « riches et éminents ».

La déportation des Juifs grecs et yougoslaves fut subite et brutale. Conduits à travers la Bulgarie par deux trains jusqu’au port de Lom sur le Danube, ils furent ensuite transbordés sur quatre bateaux bulgares jusqu’à Vienne, via Belgrade et Budapest, puis conduits à Treblinka. Pendant la traversée de la Bulgarie, la population bulgare fit preuve de solidarité envers les déportés, mais le convoi ne put être arrêté.  Mais lorsqu’il s’agit de déporter les 8600 Juifs bulgares prévus, les choses se compliquèrent. Ils devaient être rassemblés de trente quatre villes bulgares et envoyés dans des centres de regroupement à Pirot et à Radomir avant d’être déportés en Pologne.

A Kustendil, ville située à l’ouest du pays et où vivaient 940 Juifs, le début des opérations de regroupement provoqua une vague d’indignation. Des délégations se rendirent à la mairie pour protester contre ces mesures. De nombreux télégrammes puis une délégation composée de personnalités  furent envoyés à Sofia. La protestation prit une telle ampleur que le ministre de l’Intérieur ajourna l’ordre de déportation de Kustendil. Quarante trois députés qui avaient pourtant voté la loi antijuive « sur la défense de la nation » envoyèrent une note au Premier Ministre pur s’opposer à la déportation.

A Plovdiv, 1500 à 1600 Juifs furent arrêtés dans la nuit du 9 au 10 mars. Comme à Kustendil, la population protesta par tous les moyens possibles. Le métropolite de Plovdiv, Cyrille, envoya des télégrammes de protestation au roi et au gouvernement, déclarant qu’il accompagnerait avec la croix les Juifs bulgares jusqu’en Pologne et qu’il renoncerait à sa loyauté envers l’Etat si la déportation n’était pas suspendue. Dès le lendemain, les autorités libéraient les Juifs arrêtés.

A Doupnitsa, le métropolite Stéphane, de Sofia, fut le témoin involontaire des arrestations. Indigné, il envoya un télégramme au roi Boris III: « Ne persécute pas les gens pour ne pas être persécuté à ton tour. Qui sème le vent récolte la tempête. Sache, Boris, que des cieux Dieu voit chacun de tes actes. »

Le 15 avril 1943, les membres du Saint-Synode rencontrèrent Boris III et demandèrent l’arrêt des mesures de déportation. Le roi et le gouvernement cédèrent et la déportation fut provisoirement suspendue.

Belev, le commissaire chargé des questions juives, et le SS Danecker dénoncèrent cette suspension comme une atteinte à l’accord signé avec l’Allemagne. Mais ils ne pouvaient agir de leur propre chef.

 

Deuxième tentative de déportation: mai 1943.

 

Le 17 mai 1943, le commissaire chargé des questions juives propose un nouveau plan de déportation: tous les Juifs devaient être rassemblés à Sofia et dans quelques villes de province, puis transportés sur le Danube jusqu’à Lom et Somovit où les Allemands les prendraient en charge.

 

Le jour fixé pour le départ fut le 24 mai, date d’une fête religieuse bulgare dont les autorités espéraient qu’elle serait peu propice à des protestations.

 

Mais, malgré toutes les précautions prises, la nouvelle fut connue et rapidement diffusée. Et il se produisit alors une chose incroyable en Europe sous l’occupation nazie: une foule vint manifester devant le palais du roi, foule estimée par certains à dix mille personnes, au cri de « Nous voulons que les Juifs restent. »

 

L’attaché de police allemand Hoffmann écrivit dans son rapport à la Gestapo, le 7 juin: « Le 24 mai, un grand nombre de manifestants tentèrent d’aller protester devant le palais du roi. La police les en a empêchés, arrêtant 400 personnes (…) Si la déportation des Juifs en Bulgarie se fait dans d’autres circonstances et pose plus de difficultés que dans d’autres pays subordonnés au Reich, il ne faut pas oublier que le gouvernement bulgare ne peut pas trancher d’un seul coup cette question, mais qu’il doit se prémunir contre les conséquences politiques tant dans le  pays qu’à l’étranger. »

 

Quant à l’ambassadeur allemand à Sofia, Beckerle, il écrivit le même jour à son gouvernement que les Bulgares « ne distinguent pas chez les Juifs des défauts susceptibles de justifier des mesures particulières à leur égard » et « sont particulièrement dépourvus de la compréhension idéologique allemande. »

 

Cette manifestation n’empêcha pas l’assignation à résidence en province des Juifs de Sofia. Mais les protestations se poursuivirent, montrant que l’opinion publique n’était nullement prête à accepter la déportation des Juifs.

 

Troisième tentative de déportation: juin à octobre 1943.

 

Comme on s’en doute, le gouvernement Allemand ne démordait pas pour autant de son plan de « solution finale ».

 

En juin 1943, il envoya à Beckerle l’ordre de faire de nouveau pression sur le gouvernement bulgare. Beckerle  répondit piteusement le 7 juin: « Je vous assure que nous faisons ici tout ce qui est en notre pouvoir pour parvenir de manière satisfaisante à une liquidation définitive de la question juive. Malheureusement, les pressions directes ne donnent strictement aucun résultat. Les Bulgares vivent depuis si longtemps avec des Arméniens, des Grecs, des Tziganes, qu’ils sont tout bonnement incapables de comprendre le problème juif ». Il ajoutait toutefois que l’expulsion de 2000 à 3000 Juifs de Sofia touchait à sa fin, qu’ils étaient logés dans des écoles et qu’ils seraient déportés à la rentrée.

 

Le commissariat aux questions juives, cependant, élabora un troisième projet de déportation, le 1er juillet 1943. Il s’agissait de réunir les Juifs internés dans dix -sept petites villes, à proximité d’une voie ferrée afin de faciliter le transport des Juifs en Europe de l’Est. On continua donc à interner les Juifs des grandes villes du pays dans les écoles des petites villes, à raison de 50 à 60 personnes par salle, dans les conditions qu’on peut imaginer.

 

Mais la déportation ne put avoir lieu car la pression de l’opinion publique était entretenue par la radio et les journaux clandestins.

 

L’ambassadeur allemand dut reconnaître son échec le 18 août 1943: « Pour le moment, il est inutile d’insister pour cette déportation. Il faut tenir compte du désir évident du gouvernement bulgare d’éviter pour l’instant toute sorte de collision politique intérieure découlant de la question juive, tout comme de faire sensation au delà des frontières du pays. Il faut remettre le règlement de la question juive à plus tard, lorsque les succès remportés par l’Allemagne ressortiront au premier plan. »

 

Après la mort du roi Boris III dans des circonstances restées obscures, au retour d’une visite rendue à Hitler, le gouvernement fut remanié et le nouveau ministre de l’Intérieur dut reconnaître: « la question devient toujours plus préoccupante. Ceci est dû au fait que nous n’avons pas réussi à les déporter. Il ne peut plus être question de revenir en arrière… Nous n’allons plus déporter les Juifs. Ils resteront là où ils sont.. »

 

C’est effectivement ce qui se passa. Les Juifs connurent des conditions de vie très dures mais aucun d’eux ne fut déporté.

 

Le 30 août 1944, quelques jours avant l’entrée des troupes soviétiques en Bulgarie, la législation antijuive fut  abrogée.

 

On a quelquefois attribué l’échec de cette déportation aux revers subis par les Allemands sur le front russe et sur le front italien. Mais il suffit d’observer les dates et de comparer avec ce qui s’est passé dans les autres pays pour voir que ces revers n’y sont pour rien.

 

En effet, dans les pays où les déportations ne se sont pas heurtées à une opposition aussi déterminée, les opérations de déportation se sont poursuivies jusqu’aux derniers moments de la guerre. Ainsi, en France, le dernier convoi pour Auschwitz a quitté le camp de Drancy le 31 juillet 1944, soit près de deux mois après le débarquement de Normandie et alors que la situation des troupes allemandes était pratiquement désespérée. En Hongrie où les troupes allemandes n’ont pris en main la déportation des Juifs qu’à partir de mars 1944, ils l’ont poursuivie jusqu’en novembre de la même année, alors que les troupes soviétiques se trouvaient à 160 kilomètres seulement de Budapest.

 

Or, en Bulgarie, les tentatives de déportation ont dû cesser plus d’un an avant que les troupes soviétiques n’entrent en Bulgarie. C’est bien la résistance civile du peuple bulgare, et elle seule, qui a sauvé la communauté juive de ce pays.

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Sources :

  • Hannah Arendt: Eichmann à Jérusalem, Gallimard, 1963.
  • David Benvenisti: Les Juifs de Bulgarie sauvés de l’holocauste, Sofia-Presse, 1988.
  • Raul Hilberg: La Destruction des Juifs d’Europe, Fayard, 1988.
  • Léon Poliakov: Bréviaire de la haine, le IIIe Reich et les Juifs, Ed. Complexe, 1979.