Olivier Maurel

Écrivain militant – Non à la violence éducative !

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« L’interdiction de la fessée demande un certain courage politique » sur Rue89

Article paru sur le site Rue89 le 20 mai 2014

L’amendement « anti-fessée » a été renvoyé aux calendes grecques. Le député EELV François-Michel Lambert l’a retiré lundi soir après que le gouvernement s’est engagé à « reprendre la discussion lors d’une prochaine loi sur la protection de l’enfance », promise pour septembre.

La pédiatre Edwige Antier, ex-députée UMP ralliée à l’UDI, et auteure de la précédente proposition de loi favorable à l’interdiction des châtiments corporels (restée sans suite), ne comprend pas :

« L’amendement a été courageusement porté et très bien accueilli par les députés de tous bords. Visiblement, le législateur est prêt mais pas le gouvernement. »

Les Français non plus. Selon la dernière enquête sérieuse sur le sujet, publiée par TNS-Sofres en 2009 :

  • 82% des Français sont hostiles à une loi interdisant la fessée ;
  • ils sont 67% à déclarer en avoir déjà donné une ;
  • et sont 45% à estimer qu’elle « apprend le respect de l’autorité ».

Hors de question, pour une majorité de Français, que l’État vienne se mêler de la manière dont ils traitent leurs enfants.

Le retard français

François-Michel Lambert se dit « confiant » malgré tout :

« Le moment n’était pas venu hier soir [lundi, ndlr], il faut un débat sur ces changements sociétaux. »

Il y a pourtant urgence : la France pourrait être condamnée par le Conseil de l’Europe pour son refus d’interdiction des châtiments corporels après que l’ONG britannique Approach a déposé un recours auprès du Comité européen des droits sociaux en octobre 2013. En matière de fessée, la France accuse en effet un sérieux retard. Elle fait partie, avec le Royaume-Uni et la République Tchèque, du club restreint des pays européens à ne pas avoir interdit les punitions corporelles, fessée incluses (la liste complète sur le site de End Corporal Punishment [PDF]) alors que la Suède l’a interdite dès 1979.

Pourtant, dès les années 90, des spécialistes ont remis en cause l’usage de la fessée. Les enfants ayant reçu des claques ou des fessées auraient tendance à se montrer plus agressifs que la moyenne selon une étude de l’Université américaine de Tulane en avril 2010. On sait aussi qu’ils développent plus de comportements à risques.

500 euros d’amende avec sursis

Olivier Maurel, auteur de « La Fessée, questions sur la violence éducative » (éditions La Plage, 2004) et fondateur de L’Observatoire de la violence éducative ordinaire (OVEO) explique que la fessée a aussi « un impact sur la santé physique » :

« Quand un enfant est frappé, les hormones du stress deviennent toxiques, l’organisme désactive les fonctions non-essentielles à la gestion du stress. Quand les agressions deviennent fréquentes, ce qui est le cas de la fessée, le système immunitaire a tendance à s’affaiblir.

Sur le plan mental, c’est une humiliation pour l’enfant qui peut perdre sa confiance en lui-même. Il y a également un phénomène de reproduction à l’âge adulte qui peut déboucher sur de la violence conjugale ou une soumission à une violence banalisée. »

L’idée que la fessée est d’abord un acte violent a tout de même fait un peu de chemin. En octobre 2013, un père de famille résidant dans la banlieue de Limoges a ainsi été condamné à 500 euros d’amende avec sursis pour avoir donné une fessée à son fils de 9 ans qui refusait de lui adresser la parole depuis plusieurs jours.

L’interdiction en Suède

Au début de l’année, le juge des enfants Jean-Pierre Rosenczveig a rendu au gouvernement un rapport [PDF] préconisant l’interdiction de la fessée.

« Aucune fessée ou aucune gifle ne peut prétendre être éducative ; tout au plus permet-elle à l’adulte d’exprimer son inquiétude et sa tension. »

Olivier Maurel souligne que « l’interdiction de la fessée demande un certain courage politique » :

« En Suède, l’interdiction s’est faite contre l’opinion publique qui aujourd’hui considère que la fessée est un acte violent. »

Difficulté conjoncturelle supplémentaire en France, selon Jacqueline Cornet, présidente de l’association Ni claques, ni fessées :

« Le gouvernement ne veut plus toucher à la famille après le débat sur le mariage homosexuel. »

Mais elle note que « l’on voit moins de parents donner des torgnoles à leur enfant en public ce qui pourrait signifier que les parents commencent à comprendre la violence de ce genre de gestes ».

Rodolphe Baron | Rue89

L’amendement « anti-fessée » a été renvoyé aux calendes grecques. Le député EELV François-Michel Lambert l’a retiré lundi soir après que le gouvernement s’est engagé à « reprendre la discussion lors d’une prochaine loi sur la protection de l’enfance », promise pour septembre.

 

Une fessée (Arralyn/Flickr/CC)

La pédiatre Edwige Antier, ex-députée UMP ralliée à l’UDI, et auteure de la précédente proposition de loi favorable à l’interdiction des châtiments corporels (restée sans suite), ne comprend pas :

« L’amendement a été courageusement porté et très bien accueilli par les députés de tous bords. Visiblement, le législateur est prêt mais pas le gouvernement. »

Les Français non plus. Selon la dernière enquête sérieuse sur le sujet, publiée par TNS-Sofres en 2009 :

  • 82% des Français sont hostiles à une loi interdisant la fessée ;
  • ils sont 67% à déclarer en avoir déjà donné une ;
  • et sont 45% à estimer qu’elle « apprend le respect de l’autorité ».

Hors de question, pour une majorité de Français, que l’Etat vienne se mêler de la manière dont ils traitent leurs enfants.

Le retard français

François-Michel Lambert se dit « confiant » malgré tout :

« Le moment n’était pas venu hier soir [lundi, ndlr], il faut un débat sur ces changements sociétaux. »

Il y a pourtant urgence : la France pourrait être condamnée par le Conseil de l’Europe pour son refus d’interdiction des châtiments corporels après que l’ONG britannique Approach a déposé un recours auprès du Comité européen des droits sociaux en octobre 2013.

En matière de fessée, la France accuse en effet un sérieux retard.

Elle fait partie, avec le Royaume-Uni et la République Tchèque, du club restreint des pays européens à ne pas avoir interdit les punitions corporelles, fessée incluses (la liste complète sur le site de End Corporal Punishment [PDF]) alors que la Suède l’a interdite dès 1979.

Pourtant, dès les années 90, des spécialistes ont remis en cause l’usage de la fessée. Les enfants ayant reçu des claques ou des fessées auraient tendance à se montrer plus agressifs que la moyenne selon une étude de l’Université américaine de Tulane en avril 2010. On sait aussi qu’ils développent plus de comportements à risques.

500 euros d’amende avec sursis

Olivier Maurel, auteur de « La Fessée, questions sur la violence éducative » (éditions La Plage, 2004) et fondateur de L’Observatoire de la violence éducative ordinaire (OVEO) explique que la fessée a aussi « un impact sur la santé physique » :

« Quand un enfant est frappé, les hormones du stress deviennent toxiques, l’organisme désactive les fonctions non-essentielles à la gestion du stress. Quand les agressions deviennent fréquentes, ce qui est le cas de la fessée, le système immunitaire a tendance à s’affaiblir.

Sur le plan mental, c’est une humiliation pour l’enfant qui peut perdre sa confiance en lui-même. Il y a également un phénomène de reproduction à l’âge adulte qui peut déboucher sur de la violence conjugale ou une soumission à une violence banalisée. »

L’idée que la fessée est d’abord un acte violent a tout de même fait un peu de chemin.

En octobre 2013, un père de famille résidant dans la banlieue de Limoges a ainsi été condamné à 500 euros d’amende avec sursis pour avoir donné une fessée à son fils de 9 ans qui refusait de lui adresser la parole depuis plusieurs jours.

L’interdiction en Suède

Au début de l’année, le juge des enfants Jean-Pierre Rosenczveig a rendu au gouvernement un rapport [PDF] préconisant l’interdiction de la fessée.

« Aucune fessée ou aucune gifle ne peut prétendre être éducative ; tout au plus permet-elle à l’adulte d’exprimer son inquiétude et sa tension. »

Olivier Maurel souligne que « l’interdiction de la fessée demande un certain courage politique » :

« En Suède, l’interdiction s’est faite contre l’opinion publique qui aujourd’hui considère que la fessée est un acte violent. »

Difficulté conjoncturelle supplémentaire en France, selon Jacqueline Cornet, présidente de l’association Ni claques, ni fessées :

« Le gouvernement ne veut plus toucher à la famille après le débat sur le mariage homosexuel. »

Mais elle note que « l’on voit moins de parents donner des torgnoles à leur enfant en public ce qui pourrait signifier que les parents commencent à comprendre la violence de ce genre de gestes ».

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Contre la violence éducative : laissons plutôt grandir notre aptitude innée à l’empathie !

Cet article a paru dans le magazine L’Enfant et la Vie n°176 du premier trimestre de cette année.

La violence éducative ordinaire comprend, entre autres, les châtiment corporels (dont les fessées), les punitions, humiliations, manipulations… Olivier Maurel les étudie depuis plus de vingt ans pour nous aider à nous en détourner. Rencontre avec un homme à la fois père de cinq enfants et grand-père, qu’on sent profondément humble et bon.

Gaëlle Brünetaud Zaïd, rédactrice EV

Vous pouvez télécharger l’article ici.

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Interview : L’Est Républicain

Interview publiée le 29 avril 2012 dans l’Est Républicain

Au coin, la fessée !

Olivier Maurel, à l’origine de l’observatoire de la violence éducative ordinaire (OVEO), décrypte ses effets à l’occasion de la journée de la non-violence éducative.

Qu’est ce qui vous a conduit à vous intéresser à la violence éducative?

Mon enfance pendant la guerre m’a amené à m’interroger sur la violence tout au long de ma vie. C’est seulement à l’âge de près de cinquante ans que j’ai eu le sentiment d’avoir trouvé une réponse dans le livre d’Alice Miller, C’est pour ton bien (Aubier) où elle explique que la majorité des violences commises, qu’elles soient individuelles ou collectives ont pour origine des violences subies, dont notamment la plus universelle des violences, celle qu’on inflige aux enfants pour les éduquer.

D’où vient la fessée et plus largement la violence éducative dans nos sociétés?

La fessée n’est qu’une des multiples formes de punitions corporelles. Elle était déjà pratiquée chez les Romains, à coups de bâton ou de fouet. L’usage de frapper les enfants est au moins aussi ancien que l’écriture (mais il ne semble pas avoir été pratiqué par les chasseurs-cueilleurs, c’est-à-dire peut-être pendant les 9/10èmes de l’existence de l’humanité). Des proverbes sumériens et égyptiens conseillent déjà de frapper les enfants.. Depuis, il n’y a malheureusement pas eu de rupture dans cette tradition qui se transmet de génération en génération. Toutefois, dans les pays européens, les punitions corporelles se sont adoucies, et elles ont même été interdites dans trente-deux pays, dont une vingtaine européens, depuis 1979, date où la Suède a été la première à voter une interdiction.

« Ne pas répondre aux pleurs d’un bébé c’est déjà une forme de violence »

Pour vous, où commence la violence éducative, par quels gestes, paroles ou actes?

La violence éducative commence lorsque, dans une visée éducative, on ne répond pas ou on répond de façon violente aux besoins et aux comportements des enfants. Les enfants ont un besoin vital d’être traités avec bienveillance. Les frapper, c’est bafouer ce besoin. Ne pas répondre aux pleurs d’un bébé c’est déjà une forme de violence, car les pleurs sont les seuls moyens dont dispose le bébé pour faire connaître ses besoins.

Quelle résonance pour l’enfant et l’adulte que la violence éducative?

Si l’on entend par résonance les effets à plus ou moins long terme de la violence éducative, ils sont extrêmement nombreux. Disons, en gros qu’ils peuvent être d’abord physiques. Sous l’effet du stress produit par les coups ou les menaces de coups, les hormones du stress qui ne peuvent pas aboutir à leur but normal (fuir ou se défendre) chez un enfant frappé par ses parents, deviennent toxiques et attaquent le système digestif et certaines parties du cerveau. D’autre part, le système immunitaire est lui aussi perturbé, toujours par l’effet du stress. Les défenses de l’organisme sont donc affaiblies et c’est la porte ouverte à quantité de maladies. Les effets sur la santé mentale sont aussi très importants : humiliation, manque de confiance en soi, perte de l’estime de soi, risques de dépression, propension à l’alcoolisme, à la toxicomanie, tendances suicidaires… Risques de reproduire la violence au moins sur ses enfants, violence conjugale, soumission à la violence, violence sur autrui en général.

Pourquoi la violence s’est-elle inscrite et normalisée dans nos modes d’éducation?

Essentiellement, par répétition de ce que chaque génération a subi

« Aujourd’hui, ce sont souvent les Eglises qui s’opposent au vote d’une loi d’interdiction, par attachement au châtiment biblique »

Quels exemples donne la Bible en la matière et quelles crispations cela génère-t-il aujourd’hui avec les gouvernements qui essaient de sortir de ce schéma ?

Une dizaine de proverbes bibliques recommandent de frapper les enfants. Un de ces proverbes dit : « La folie est ancrée au cœur de l’enfant, le fouet bien appliqué l’en délivre (Proverbe, 22, 15). On y voit à la fois une accusation contre l’enfant, censé être mauvais de naissance, et la violence présentée comme un remède. Cette tradition a été reprise dans le christianisme sous la forme du péché originel, avec le même remède pratiqué tout au long de l’histoire de l’Eglise et des Eglises. Aujourd’hui, dans plusieurs Etats, ce sont souvent les Eglises qui s’opposent au vote d’une loi d’interdiction, par attachement au « châtiment biblique » !

Qui frappe ses enfants aujourd’hui en France ?

Les pourcentages de parents qui recourent aux punitions corporelles varient selon la façon dont les questions sont posées. Mais en général, ce sont plus de 80% des parents qui frappent leurs enfants. Mais ces punitions sont d’une violence et d’une fréquence très variables. On frappe les enfants dans tous les milieux.

Pourquoi frappe-t-on ses enfants une fois parent?  A quel processus psychologique cela répond-il?

Dans les sociétés qui n’ont pas remis en question la violence éducative, on frappe avec la conviction de bien faire, de bien élever ses enfants. Dans un pays comme la France où, depuis près de deux siècles l’usage de frapper les enfants est remis en question par un bon nombre d’écrivains, de médecins, de psychologues, on frappe souvent parce qu’on a été soi-même frappé et qu’on ne sait pas faire autrement et on se le reproche.

« Le droit de correction n’existe pas vraiment dans la loi »

A votre avis, faut-il interdire, comme en Suède, tout châtiment corporel sur les enfants pour faire avancer les choses?

Oui, il faut interdire les punitions corporelles car sinon, on risque d’en avoir encore pour un bon siècle. Or, avec les crises qui s’annoncent, on a besoin d’adultes qui aient gardé toute leur intégrité et tout leur potentiel inné de sociabilité que la violence éducative altère gravement.

Qu’en est-il du droit de correction que l’on entend encore aujourd’hui dans la plaidoirie de certains avocats, voire dans le discours de certains juges?

Ce « droit de correction » n’existe pas vraiment dans la loi. Il est même en contradiction radicale avec l’article 222-13 du Code pénal. Alors que d’après cet article, le fait que les coups soient donnés par un parent ou une personne ayant autorité est une circonstance aggravante, il devient une circonstance atténuante dans beaucoup de cas.

Enfin, où les parents qui désirent faire autrement peuvent-ils trouver de l’aide?

Quand on a lu les livres d’Alice Miller, on peut déjà trouver en soi-même pas mal de ressources et une forte motivation pour ne plus frapper ses enfants. Mais on peut effectivement trouver de l’aide dans des associations comme l’Ecole des parents ou dans des listes de discussion sur internet, comme Parents-conscients (Yahoo). Les livres de Thomas Gordon, Isabelle Filliozat et un ouvrage tout récemment traduit en français du thérapeute danois Jesper Juul : Regarde… ton enfant est compétent (Chronique sociale, avril 2012), peuvent aussi beaucoup aider les parents.

Propos recueillis par Walérian KOSCINSKI

Bio express :

1937 : Naissance à Toulon
Années 80 le professeur de lettres s’intéresse à la violence éducative et lit Alice Miller (C’est pour ton bien)
1999 elle lui demande d’écrire un livre sur la fessée et le préface
2003  Œdipe et Laïos, dialogue sur l’origine de la violence (avec le psychanaliste Michel Pouquet chez L’Harmattan)
2005 création de l’observatoire de la violence éducative ordinaire
2009 Oui, la nature humaine est bonne ! (Robert Laffont)
A paraître Un trou noir dans les sciences humaines : la violence éducative (L’Instant présent)

Les origines de la journée contre la violence éducative

A l’origine de cette journée en France il y a La Maison de L’enfant, association de soutien à la parentalité créée en 1998. L’idée de relayer cette manifestation Américaine est lancée la première fois en Avril 2004 sur la liste de discussion « Parents conscients » groupe très actif d’individus qui cherchent à accompagner leurs enfants dans la non violence.

La commission européenne a fait une campagne “levez la main contre la fessée

Site d’Alice Miller édito de 2009 qui annonce le livre d’Oliver Maurel “ Oui la nature humaine est bonne

Clip de la fondation de France campagne 2011

« Sans fessée, comment faire ? »

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Interview : Le monde des religions

Les propos du Christ sur les enfants sont les plus révolutionnaires de l’Évangile

Interview de Sylvia Marty publiée le 29/04/2011, Le Monde des Religions

Pourquoi appelle-t-on cruauté le fait de frapper un animal, agression le fait de frapper un adulte et éducation le fait de frapper un enfant? Douze pays européens ont voté une loi interdisant toute violence éducative y compris la fessée, la gifle etc. En France le sujet agace ou au mieux prête à sourire. Rencontre avec Olivier Maurel, fondateur de l’observatoire sur la violence éducative ordinaire.

La correction comme moyen éducatif est transmis de génération en génération. Elle est ancrée dans notre culture et admise comme normale. La fondation pour l’enfance vient de lancer une campagne anti-gifle et fessée. Pourquoi parle-t-on de la maltraitance et laisse-t-on de côté la violence éducative ordinaire ?

Parce que le seuil de tolérance à la violence subie par les enfants de la part de leurs parents nous est en quelque sorte fixé par l’éducation que nous avons reçue. Ce que nous appelons maltraitance, c’est le niveau de violence que, dans notre société, on ne tolère plus, par exemple frapper un enfant à coups de bâton ou de ceinture. Mais des gifles ou des fessées, nous en avons presque tous reçu de la part de nos parents que nous aimions et nous avons donc été persuadés très tôt qu’il était normal de frapper les enfants de cette façon. Ceux qui ont subi des bastonnades dans les nombreuses sociétés où c’est la coutume (et c’était aussi la coutume chez nous jusqu’au XIXe siècle) trouvent aussi la bastonnade tout à fait normale et ne songent pas plus à la remettre en question que nous ne songeons à contester la gifle ou la fessée.

Quel fut l’élément déclencheur de votre prise de conscience sur la violence éducative ordinaire?

La lecture du livre C’est pour ton bien, d’Alice Miller. Je m’interrogeais sur la violence humaine depuis mon enfance où j’ai connu la guerre et les bombardements. Pourquoi les hommes s’entretuent-ils comme ils le font ? Or, Alice Miller montre que la plus grande partie de la violence humaine, y compris les violences collectives, sociales ou politiques, a pour origine les violences subies dans l’enfance: abus sexuels, abandon, manque d’amour et, beaucoup plus général, presque universel, l’emploi de la violence pour ‘corriger’ les enfants.

Pourquoi avoir fondé l’observatoire sur la violence éducative ordinaire?

J’ai fondé cet observatoire pour essayer de faire prendre conscience à l’opinion publique de l’importance quantitative et qualitative de la violence éducative, cette forme de violence que nous avons tendance à ne pas voir, à minimiser (on ne parle que de ‘petites tapes sur les couches’, de ‘petites tapes sur la main’…), à justifier, à considérer comme indispensable. Dans le livre que je suis en train de terminer, je montre que cette cécité sélective est poussée à un tel point que sur plus de cent auteurs, chercheurs, philosophes, psychanalystes, historiens qui ont écrit ces dernières années des livres dont le titre annonce qu’ils vont traiter de la violence, 90% d’entre eux ne disent pas un mot, vraiment pas un mot, de la violence éducative, et le plus souvent même pas de la maltraitance.

La fondation pour l’enfance vient de lancer une campagne anti-gifles et fessées. Qu’en pensez-vous?

J’en ai été très heureux. Et je suis allé participer mercredi à Paris au lancement de cette campagne. J’ai trouvé que le film était très intelligemment axé sur le fait que la violence éducative est un phénomène de reproduction de génération en génération, et il ne m’a pas paru culpabilisant pour les parents. Selon de récentes recherches, les coups reçus par les enfants provoquent des lésions et entravent leur développement .

Pouvez-vous nous expliquer de quelle manière?

Quand un enfant reçoit des coups, son organisme réagit comme réagit l’organisme de tous les mammifères face à une agression. Dès la perception de la menace ou du coup, il sécrète en quantité des hormones qu’on appelle hormones du stress qui sont destinées à lui permettre de fuir ou de se défendre. Ces hormones ont pour effet d’accélérer les battements du cœur pour envoyer davantage de sang dans les membres et rendre la fuite ou la défense plus efficace. De plus, par une sorte de principe d’économie d’énergie, l’organisme désactive toutes les fonctions qui ne sont pas indispensables à la fuite ou à la défense, par exemple la digestion, la croissance et le système immunitaire.

Si l’enfant peut fuir ou se défendre, au bout d’un moment, l’équilibre se rétablit dans le corps, les hormones du stress s’évacuent et les fonctions stoppées se remettent en activité. Mais un enfant frappé ne peut ni fuir ni se défendre. A ce moment-là, comme l’avait montré Alain Resnais dans son film Mon oncle d’Amérique, les hormones du stress deviennent toxiques et attaquent les organes, notamment le système digestif et certaines parties du cerveau. Elles détruisent les neurones. Et d’autre part, comme la violence éducative est souvent répétitive, le système immunitaire à force d’être désactivé et réactivé, est altéré dans son fonctionnement et ne défend plus aussi bien l’organisme. Les enfants sont souvent d’autant plus vulnérables aux maladies qu’ils ont été davantage frappés.

Dans Matthieu, 19:15, Jésus dit « si vous ne vous convertissez et ne devenez comme les petits enfants, vous n’entrerez pas dans le royaume des cieux. (…) Mais, si quelqu’un scandalisait un de ces petits qui croient en moi, il vaudrait mieux pour lui qu’on suspende à son cou une meule de moulin, et qu’on le jette au fond de la mer. » Pourquoi cette parole du Christ n’a-t-elle pas été comprise par les chrétiens?

Je n’hésite pas à dire que les propos du Christ sur les enfants sont les plus révolutionnaires de l’Evangile. Je ne leur connais aucun équivalent dans aucune religion. Ils sont pour moi une des preuves que Jésus n’était pas seulement un homme. Alice Miller pensait que s’il avait pu les prononcer, c’est qu’il avait été exceptionnellement aimé, protégé et respecté par ses parents, comme le disent d’ailleurs les Evangiles qui parlent de son enfance.Quand Jésus enfant fait ce que nous appellerions une fugue, et qui plus est une fugue de trois jours, pour discuter avec les prêtres dans le temple, non seulement ses parents ne le frappent pas, mais ils lui disent simplement leur incompréhension et leur angoisse.

Malheureusement, ces propos sur les enfants n’ont jamais été compris par les Eglises chrétiennes comme ils auraient dû l’être. Quand Jésus nous présente les enfants comme des modèles à suivre pour entrer au Royaume des cieux, il est évident qu’il ne nous les présente pas comme des êtres qu’il faudrait corriger, et à plus forte raison à coups de bâton! On ne corrige pas des modèles, on les suit, on les imite. Mais la société du temps de Jésus, comme la nôtre il y a peu, était une société où, pour suivre la douzaine de proverbes bibliques qui traitent de l’éducation, on battait les enfants pour faire sortir la « folie » qui était en eux (Proverbes, 22, 15: La folie est au cœur de l’enfant; le fouet bien appliqué l’en délivre.)

Les disciples de Jésus avaient donc été élevés de cette façon par des parents qu’ils respectaient plus que tout. Il leur était donc pratiquement impossible d’imaginer que les paroles de Jésus pouvaient s’appliquer à cette méthode d’éducation. De même, quand Jésus dit à propos de quelqu’un qui ‘scandalise’ un enfant : « Mieux vaudrait pour lui se voir passer une pierre à moudre et être précipité dans la mer que de scandaliser un seul de ces petits », il est évident que le fait de donner à un enfant l’exemple de la violence en le battant et, qui plus est, l’exemple de la violence d’un être fort sur l’être le plus faible et sans défense qui soit, est une façon de le scandaliser.

Mais les anciens enfants qu’étaient les apôtres éprouvaient certainement à l’égard de leurs parents un attachement si viscéral qu’il leur était impossible de comprendre le sens de ces paroles. Résultat: l’Eglise n’a jamais remis en question la façon traditionnelle d’élever les enfants à coups de bâton, que ce soit dans les familles ou dans les écoles, et les institutions religieuses ont souvent été des enfers pour les enfants. On en a eu encore récemment des exemples avec les établissements irlandais tenus par des religieuses qui battaient comme plâtre les jeunes filles qu’on leur confiait.

L’incompréhension des premiers chrétiens à l’égard des paroles de Jésus sur les enfants apparaît de façon évidente dans le premier livre des Confessions de saint Augustin. Il en arrive même à corriger à sa manière le sens de la phrase du Christ: « A leurs pareils le Royaume des cieux » qui, d’après lui, voudrait dire non pas que les enfants sont innocents, ce qui est quasi-incompréhensible pour des adultes qui trouvent normal d’avoir été battus, mais qu’ils sont humbles, au sens étymologiques du mot: proches de l’humus, de la terre. Je suis pour ma part convaincu que c’est l’incompréhension de ces paroles de Jésus qui a fait que le christianisme a été en échec face au problème de la violence. Prêcher l’amour du prochain ne signifiait plus rien, ne pouvait avoir aucune efficacité, quand, parallèlement, on élevait les unes après les autres les générations d’enfants de manière à les rendre viscéralement violents par le traitement qu’on leur faisait subir.

Et malheureusement l’Eglise jusqu’à présent n’a pas bougé d’un iota sur ce point. Le Catéchisme de l’Eglise catholique, approuvé par le Pape en 1992, dit ceci à propos des parents: « En sachant reconnaître devant eux leurs propres défauts, ils seront mieux à même de les guider et de les corriger. » Qui aime son fils lui prodigue des verges, qui corrige son fils en tirera profit  » (Si 30, 1-2).

Quelle est la position des différentes religions par rapport aux châtiments corporels infligés aux enfants?

La première religion qui ait de façon assez radicale remis en question les châtiments corporels est une religion issue de l’islam: la religion Bahaï, née en Iran au début du XIXe siècle, et dont le fondateur s’est opposé à la méthode utilisée couramment dans les écoles coraniques. Certains Quakers ont aussi dénoncé la pratique des punitions corporelles infligées aux enfants. Mais le plus souvent les religions chrétiennes ont au contraire refusé qu’on les interdise lorsque les Etats, à l’incitation du Comité des droits de l’enfant de l’ONU, ont commencé à voter des lois d’interdiction.

Je crois que les méthodistes, aux Etats-Unis, ont pris position contre les punitions corporelles. Même chose pour le Conseil Œcuménique des Eglises (protestantes) en Afrique. Bizarrement, c’est dans la religion musulmane où pourtant la pratique des punitions corporelles est très intense, qu’on a vu des philosophes (par exemple Miskawayh, philosophe du Xe siècle, ou encore Ibn Khaldûn, historien du XIVe siècle) analyser avec le plus de perspicacité les effets nocifs des punitions corporelles.

Que répondez-vous aux parents, ces anciens enfants, qui disent « moi aussi j’ai reçu des gifles et des fessée. Ça ne m’a pas traumatisé » ?

Il est vrai que chez beaucoup de gens les effets des fessées ou des gifles sont atténués par l’affection que leurs parents leur ont donnée par ailleurs, ou/et par le fait que les punitions n’ont pas été données arbitrairement mais d’une manière qui leur a paru « juste ». Malheureusement, il y a toujours un effet secondaire qui demeure et qui montre que ces personnes ont subi en quelque sorte une lésion du sens moral, c’est que les parents qui disent cela trouvent normal :

  1. Que l’on frappe les enfants
  2. Qu’un être grand et fort frappe un être petit et faible.

Or, ces deux faits sont en contradiction avec le principe le plus élémentaire de la morale qu’ils cherchent en général à inculquer à leurs enfants: ne fais pas aux autres ce que tu ne veux pas qu’on te fasse. Et en général ils ne voient même pas la contradiction entre ce principe et ce qu’ils pratiquent et recommandent. Cette forme de cécité est bien la marque d’un traumatisme, mais non ressenti comme tel. Alice Miller a intitulé un de ses livres publié d’abord en allemand : « Tu ne t’apercevras de rien ». C’est un des effets les plus redoutables de la violence éducative.

Selon vous, les Français sont-ils prêts à changer leur approche de « la bonne fessée qui n’a jamais fait de mal à personne » ?

Il y a une évolution, surtout chez les jeunes parents, mais elle est très lente et les résistances sont très fortes. Elles sont dues en grande partie à l’attachement que nous avons à l’égard de nos parents. Il nous est très difficile de remettre en cause ce qu’ils nous ont fait subir.

Faut-il absolument légiférer pour faire évoluer les mentalités?

C’est précisément l’attachement que nous avons à l’égard de nos parents qui fait qu’il est indispensable de légiférer. Nos parents font partie de notre psychisme. Quand nous frappons nos enfants, en un sens, ce sont eux qui frappent à travers nous (ce qu’exprime très bien le film de la fondation pour l’enfance). Tant qu’une autorité supérieure à celle des parents ne dit pas clairement qu’il est inacceptable de frapper les enfants et qu’ils doivent être respectés comme on respecte les adultes et les personnes âgées, l’usage ne changera pas, ou très lentement comme il change depuis le début du XIXe siècle.

Or, vu la nécessité où nous nous trouvons, notamment avec la crise climatique, d’effectuer des changements profonds dans notre comportement, il est urgent de permettre aux nouvelles générations de disposer de toutes leurs facultés affectives, intellectuelles et morales pour affronter les situations vers lesquelles nous allons. Et la violence éducative altère ces facultés. J’ajoute que dans un grand nombre de pays où les enfants sont encore frappés à coups de bâton ou punis d’autres manières aussi violentes, la situation est bien pire que chez nous et qu’il est donc urgent de donner l’exemple du renoncement à cette méthode d’éducation.
Pour aller plus loin :

La fessée, Olivier Maurel, éditions La Plage 2007 (réédition)

Oui, la nature humaine est bonne, éditions Robert Laffont 2009

Œdipe et Laos. Dialogue sur l’origine de la violence, éditions L’Harmattan

J’ai tout essayé, Isabelle Filliozat, éditions Jean-Claude Lattès

http://www.oveo.org/ (OVEO)

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Le respect évangélique des enfants, ou la clé perdue du Royaume.

Article paru dans la revue espagnole Anthropos en janvier 2007

Le respect évangélique des enfants, ou la clé perdue du Royaume

Une voie hors du mimétisme de la violence et vers l’autonomie

La théorie du mimétisme laisse-t-elle une place à l’autonomie?

Il arrive à René Girard de l’affirmer : “L’homme n’est pas pieds et poings liés abandonné au désir mimétique. Parler de liberté, c’est évoquer la possibilité qu’a l’homme de résister au mécanisme mimétique”¹.

Plus précisément, quand Michel Treguer lui demande s’il n’y a pas de moi autonome, René Girard répond : ”Je ne dis pas qu’il n’y a pas de moi autonome. Je dis que les possibilités de moi autonome, d’une certaine manière, sont presque toujours recouvertes par le désir mimétique”².

Sauf erreur, René Girard ne précise nulle part ce “presque toujours”. Existe-t-il des conditions, et lesquelles, pour que les possibilités d’autonomie ne soient pas “recouvertes par le désir mimétique”?

Sauf erreur également, la seule réponse que donne René Girard à cette question me semble être ce qu’il écrit dans La Voix méconnue du réel : “L’imitation en soi n’est pas mauvaise, puisque Jésus la recommande. Elle ne nous induira jamais en tentation tant que nous imitons Jésus qui, à son tour, imite Dieu dans un esprit d’obéissance enfantine et innocente”³.

N’existe-t-il vraiment aucune autre voie que l’imitation de Jésus pour sortir du mimétisme et atteindre à l’autonomie? L’autonomie ne serait-elle accessible qu’aux seuls chrétiens? Même si l’on répond de façon positive à cette question, et si l’on pense, comme René Girard, que c’est finalement l’influence du christianisme, et donc, d’une certaine façon, l’imitation de Jésus, qui a modelé notre monde pour le meilleur et pour le pire, encore faudrait-il préciser comment l’imitation de Jésus peut nous mener à l’autonomie. Car le moins que l’on puisse dire est que l’imitation de Jésus, telle que l’ont pratiquée les Églises chrétiennes et les chrétiens au cours de leur histoire, est très loin de les avoir menés infailliblement à l’autonomie, à la paix et à la non-violence.

Les recherches de deux auteurs, partis tous deux de points de vue différents, et assez éloignés aussi de celui de René Girard, apportent pourtant des réponses qui permettent de préciser en quoi consiste exactement l’autonomie et quelles sont les conditions qui permettent de l’atteindre et de la promouvoir. En cette période de l’histoire de l’humanité où sa survie même est menacée, il me semble que si ces auteurs nous indiquent les moyens de quitter “la grande autoroute de la crise mimétique⁴ ”, ils méritent d’être écoutés.

Michel Terestchenko et la “banalité du bien”

Le premier de ces auteurs est un philosophe, Michel Terestchenko. Dans un ouvrage intitulé Un si fragile vernis d’humanité, Banalité du mal, banalité du bien⁵ , et publié à l’automne 2005, il remet en question les philosophies qui affirment que l’homme est fondamentalement égoïste et que tout son comportement, y compris ses actions qui peuvent passer pour altruistes, s’avèrent à l’analyse dictés par l’amour-propre ou l’intérêt personnel. A cette vision pessimiste de l’homme, que l’on peut faire remonter à saint Augustin et à la doctrine du péché originel, Michel Terestchenko oppose non pas un quelconque rousseauisme, mais des faits bien établis : le comportement d’un grand nombre d’hommes et de femmes qui ont su se conduire de façon totalement altruiste et autonome.

De plus, il appuie son analyse sur une enquête rigoureuse qui porte sur plusieurs centaines de ces hommes et de ces femmes : ceux et celles qui, pendant les persécutions nazies ont sauvé des milliers de juifs de la déportation et auxquels l’institut israélien Yad Vashem a conféré le titre de “Justes parmi les nations”. Plus de quatre cents de ces “sauveteurs” (c’est le terme consacré) ont participé à cette enquête. Ses auteurs, Samuel et Pearl Oliner, ont essayé de cerner la “personnalité altruiste”, sa formation et ses motivations⁶.

Concernant le mimétisme, leur réponse est particulièrement intéressante car l’action menée par ces sauveteurs demandait une très grande capacité d’autonomie et de résistance à la pression collective environnante. La plupart d’entre eux ont agi seuls, volontairement, au péril de leur propre vie, poussés par leur compassion, souvent en opposition avec un environnement antisémite, et dans des conditions de clandestinité qui ne pouvaient leur faire espérer aucune reconnaissance. Et les personnes dont ils ont eu à s’occuper étaient très souvent pour eux des étrangers, d’une culture et d’une religion différente de la leur, des personnes mises au banc de la société et officiellement dénoncées comme des sous-hommes. Autrement dit, pour les secourir, non seulement ils ne pouvaient faire appel au simple altruisme qui nous pousse à secourir nos proches, mais il leur fallait aussi échapper à tout mimétisme.

Or, le résultat capital de cette enquête mis en valeur par Michel Terestchenko, c’est, dans l’enfance de presque tous ces sauveteurs :

  • l’affection qui les liait à leurs parents,
  • la nature non répressive et non autoritaire de l’éducation qu’ils avaient reçue,
  • les valeurs altruistes qui leur avaient été transmises.

Toujours d’après Michel Terestchenko, c’est cette éducation qui aurait permis chez eux “l’émergence d’une personnalité libre et autonome, capable de faire des choix qui ne sont dictés ni par les normes sociales en vigueur ni par le besoin d’obtenir l’approbation d’autrui, capable également d’agir avec endurance et courage sans voir dans l’éventualité de l’échec (voire de sa propre mort) un obstacle dirimant⁷”.

Autrement dit, ces “Justes” n’étaient pas des héros exceptionnels ou des saints, mais simplement des hommes et des femmes ordinaires qui, dans leur enfance, avaient pu s’épanouir librement dans l’affection, accompagnés par des adultes qui leur donnaient, par leur vie, l’exemple de l’altruisme. D’où la seconde partie du sous-titre de l’ouvrage de Michel Terestchenko : “banalité du bien”.

Et Michel Terestchenko en arrive, dans sa conclusion, à définir la personnalité altruiste par une caractéristique essentielle : la présence à soi. Il montre en effet que ces sauveteurs ne se sont pas contentés d’éprouver de la compassion pour les victimes qu’ils avaient en face d’eux, mais qu’ils ont dû et pu faire appel à toutes leurs capacités : esprit de décision, courage, intelligence, indifférence à l’égard de l’opinion dominante, imagination. Quand on les a interrogés sur ce qui les avait poussés à agir, ils ont presque tous dit que c’était “tout naturel”, que “ça allait de soi” qu’il fallait agir, qu’ils ne pouvaient pas “faire autrement”. La plupart aussi ont pris leur décision en quelques minutes et sans consulter personne.

On voit à quel point ce comportement, s’il obéit au mimétisme d’apprentissage, puisque les valeurs de l’aide ont été apprises dans l’enfance par l’exemple des parents et des éducateurs, échappe au mimétisme de la violence et également au mimétisme de la passivité.

Car dans un autre chapitre de son livre, Michel Terestchenko expose les étonnantes expériences sur la “psychologie de la passivité humaine”, relatées en 1970 par Bibb Latané et John Darley⁸, expériences très instructives qui ont montré que la capacité des hommes à intervenir en faveur d’un de leurs semblables en danger décroît très fortement quand, au lieu d’être seuls, ils se trouvent en compagnie d’autres personnes. Dans ce cas, il se produit une véritable inhibition du comportement altruiste, inhibition dans laquelle le mimétisme est certainement pour beaucoup.

Michel Terestchenko cite également les expériences mieux connues de Stanley Milgram sur la soumission à l’autorité⁹ , et celle de la “prison de Stanford” imaginée en 1971 par Philip Zimbardo¹⁰ .

Ces expériences ont en commun de montrer notre extrême dépendance par rapport à une autorité, à une institution (la prison), ou simplement à la présence d’un ou plusieurs de nos semblables. Elles font ainsi d’autant mieux ressortir l’extrême capacité d’autonomie que peut exiger un comportement altruiste individuel en situation de danger, dans un environnement idéologique hostile.

Mais comment s’explique que seule une infime minorité d’hommes et de femmes soient capables d’un tel comportement et que la majorité des hommes collaborent aux persécutions, y sont indifférents, ou encore se contentent d’une compassion passive ?

Pour répondre à cette question, il faut faire appel aux travaux d’une autre chercheuse qui, depuis près de trente ans travaille sur les effets des traumatismes d’enfance sur le comportement individuel et collectif des adultes. Ce qui justifie particulièrement le choix de cette explication, c’est que, sur les trois caractéristiques communes de l’éducation des “justes”, deux d’entre elles sont en général assez bien partagées : la plupart des parents manifestent de l’affection à leurs enfants et, dans des pays majoritairement chrétiens, les valeurs de l’altruisme sont en général, sinon pratiquées, du moins largement proclamées. La caractéristique qui se rencontrait beaucoup plus rarement, à l’époque où les contemporains du nazisme ont été enfants, est certainement l’aspect non autoritaire de l’éducation. Or, ce que montrent les travaux de la chercheuse dont il va être question, c’est que la violence dans l’éducation altère gravement la capacité d’autonomie.

L’apport d’Alice Miller

A travers une dizaine d’ouvrages¹¹ traduits en un grand nombre de langues, Alice Miller a étudié l’effet destructeur sur la personnalité des traumatismes d’enfance.

Mais, quand on pense traumatismes d’enfance, on pense souvent maltraitance caractérisée et abus sexuels, malheurs qui ne touchent qu’une minorité d’enfants.

Or, ce qu’Alice Miller a mis en valeur ce sont non seulement les effets destructeurs connus de la maltraitance, mais ceux de la méthode d’éducation la plus couramment utilisée partout dans le monde, et cela depuis les premières civilisations dotées d’une écriture : la violence éducative ordinaire. Cette méthode d’éducation consiste, dans les quelques pays où son intensité a baissé, en tapes, gifles et fessées et, dans la majorité des autres, en coups de bâton et autres formes de violence souvent proches de la torture mais considérées comme éducatives.

A ce titre, cette forme de violence est souvent recommandée : plusieurs proverbes bibliques, on le verra plus loin, la conseillent de façon très impérative, et on trouve des proverbes de ce genre dans toutes les civilisations. Aujourd’hui encore, non seulement des lieux communs comme “une bonne fessée n’a jamais fait de mal à personne” mais aussi des spécialistes de l’enfance n’hésitent pas à conseiller gifles et fessées.

Une autre de ses caractéristiques, c’est que, comme elle est subie par chacun dès sa petite enfance et plus souvent qu’on ne croit jusqu’à sa majorité, elle est comme l’eau du bocal pour le poisson rouge qui n’en a aucune conscience. Et cela à un point étonnant.

Comment se fait-il par exemple que les moralistes, les philosophes, les théologiens, la plupart des psychologues et des psychanalystes parlent de l’homme, de sa nature, de ses comportements sans tenir aucun compte de ce dressage par la violence subi par 80 à 90% des enfants, de la part des adultes qui sont leur base de sécurité, et cela pendant toutes les années où leur cerveau se forme? Comment le comportement de ces enfants pourrait-il ne pas en être affecté? Pourtant, la plupart des ouvrages qui se proposent d’expliquer la violence ne soufflent pas mot de cette violence première ou ne la citent qu’en passant.

Et il faut bien dire que même la théorie du mimétisme de René Girard, sauf erreur de ma part, ne tient pas compte de ce dressage.

Il est donc important de voir comment la violence éducative vient interférer avec notre tendance au mimétisme.

Violence éducative et mimétisme.

La violence des parents agit bien évidemment sur le mimétisme des enfants. La première chose qu’apprend un enfant frappé par ses parents, ce n’est pas à obéir et à mieux se comporter, c’est à frapper. On sait aujourd’hui¹² que notre cerveau est équipé de neurones miroirs qui enregistrent tous les comportements que nous observons. Et les zones du cerveau que cette observation a activées sont exactement les mêmes qui s’activent lorsque nous reproduisons le même comportement. C’est-à-dire que la violence des parents, qu’ils le veuillent ou non, prépare des chemins neuronaux à la violence des enfants.

La violence subie dans l’enfance apprend aussi à l’enfant à se soumettre, non pas à la loi, mais à la violence et aux personnalités violentes. Plus un enfant subit de violences sans pouvoir les remettre en question parce que tout son entourage les considère comme normales et bénéfiques, plus il devient capable de se laisser endoctriner et enrégimenter par tel ou tel leader politique violent qui reproduit le comportement parental. Et sa colère refoulée qui n’a pu se libérer sur ses parents pourra s’évacuer sur les “ennemis héréditaires”, les “ennemis de classe”, les mécréants ou tel ou tel bouc émissaire qu’on lui désignera. Alice Miller a montré que tous les dictateurs du XXe siècle ont eu une enfance ravagée par la violence (Hitler, Staline, Mao, Ceausescu, Saddam Hussein, Amin Dada) ou la froideur affective (Milosevic) de leurs parents ou de ceux qui les ont éduqués, et qu’ils ont pris le pouvoir sur des peuples eux-mêmes collectivement soumis à des méthodes d’éducation autoritaires et violentes.

La violence éducative peut mettre aussi hors d’usage deux freins inhibiteurs de la violence tout court.

Elle peut altérer la tendance à l’empathie, frein que nous avons en commun avec un bon nombre d’animaux. Des expériences ont montré que des singes contraints à faire souffrir un de leurs congénères pour s’alimenter préfèrent ne plus manger plutôt que de lui faire violence¹³. Mais, chez un enfant, l’empathie et la compassion s’entretiennent par l’empathie et la compassion dont il est lui-même l’objet. Si on lui fait violence sans lui marquer de compassion, il peut, pour survivre, se blinder sous les coups et perdre toute sensibilité aux émotions des autres parce qu’il ne ressent plus les siennes. C’est ainsi qu’un enfant soumis à la violence peut devenir un adulte capable des pires atrocités parce qu’émotionnellement il ne perçoit plus ses semblables comme tels.

D’autre part, du point de vue idéologique, l’utilisation de la violence dans l’éducation change son signe et lui donne, en opposition radicale avec le principe fondamental de toute morale : “Ne fais pas aux autres ce que tu ne veux pas qu’on te fasse”, une connotation positive. Ses parents qui l’aiment frappent d’ailleurs leur enfant, “pour son bien”. La fessée (ou ailleurs la bastonnade) est censée “remettre les pendules à l’heure”, “mettre des limites”, “clarifier” ou “ventiler l’atmosphère”. Devenu adulte, pourquoi ne penserait-il pas que, de même qu’”une bonne fessée n’a jamais fait de mal à personne”, une “bonne guerre”, “fraîche et joyeuse” permettrait de résoudre bien des problèmes. D’autre part, mimétisme encore, le simple fait que la violence soit l’attribut des adultes la rend prestigieuse et exemplaire.

Quant à la perte de l’autonomie, donner à un enfant l’habitude d’obéir aux coups au lieu d’obéir à sa raison; pire, le contraindre à nier ses propres sentiments (“Arrête de pleurer, tu n’as pas mal!”), c’est l’entraîner dès son plus jeune âge à vivre dans la dépendance des autres. Si l’on ajoute qu’une bonne partie de la violence éducative, celle qui atteint l’enfant dans son plus jeune âge, puis à l’adolescence, concerne la propreté et la sexualité, et vise à soumettre les besoins les plus intimes du corps de l’enfant à la volonté des adultes, il ne faut pas s’étonner si l’adulte qu’il devient éprouve plus tard les plus grandes difficultés à se conduire de façon autonome, selon ses propres besoins, ses propres sentiments et sa propre raison.

Et ce ne sont pas quelques enfants qui sont soumis à ce traitement de façon plus ou moins violente, mais, d’après les enquêtes les plus fiables, de 80 à 90% des enfants sinon plus¹⁴ . On comprend facilement pourquoi il est si rare de voir des adultes se comporter de façon réellement autonome, non-violente et altruiste, l’altruisme étant en fait la véritable antithèse de la violence mimétique.

Une fois qu’on a pris conscience de l’altération des capacités d’autonomie par la violence éducative, il devient évident que cette altération ne peut que renforcer les comportements mimétiques.

Origines de la violence éducative

L’exemple des grands singes¹⁵ et celui d’un bon nombre de sociétés de chasseurs-cueilleurs que l’on a pu observer au XXe siècle montre que la violence éducative n’a rien d’inné. Les singes ne la pratiquent absolument pas et les mères ne punissent jamais leurs petits. D’autre part, les témoignages de Margaret Mead sur les Arapesh¹⁶, de Claude Lévi-Strauss sur les Nambikwaras¹⁷, de Jean Malaurie sur les esquimaux¹⁸, du Père Dhellemmes sur les Pygmées¹⁹, et bien d’autres montrent qu’un bon nombre de sociétés restées au stade de la cueillette et de la chasse ne frappent pas non plus les enfants.

Comme d’autre part, à l’inverse, on trouve dans toutes les civilisations dotées d’une écriture des proverbes conseillant de frapper les enfants, il est probable que la violence éducative est apparue et s’est répandue au moment du néolithique, quand l’homme a commencé à se livrer à l’agriculture et à l’élevage.

Certaines observations faites au cours du XXe siècle sur des sociétés passées en peu de temps de la chasse et de la cueillette à l’élevage et à l’agriculture²⁰ laissent penser que le rapprochement des naissances a pu être pour beaucoup dans l’apparition de ce comportement. Dans les sociétés de chasseurs cueilleurs, l’écart des naissances était de quatre ou cinq ans à cause de la pratique très prolongée de l’allaitement qui jouait un rôle contraceptif. Mais il s’est probablement réduit à deux ou trois ans au moment du passage à l’agriculture qui permettait de donner des bouillies de céréales et du lait d’animaux aux bébés. Le comportement d’un enfant de deux ou trois ans à l’égard de son puîné est très différent de celui d’un enfant de quatre ou cinq ans, déjà beaucoup plus autonome. A deux ou trois ans, les manifestations de jalousie sont fréquentes. De plus, les hormones de l’allaitement rendent les femmes très agressives à l’égard de tout être qui fait mine d’agresser leur nourrisson²¹. Il est donc possible que la violence éducative ait commencé par les réactions violentes des mères cherchant à mettre fin aux agressions des aînés contre le nouvel arrivant. La généralisation de ce comportement, due à la généralisation de la situation qui le provoquait a pu amener les hommes à le considérer comme normal, à le théoriser en proverbes, considérés plus tard, dans la civilisation biblique, comme paroles inspirés par Dieu.

D’autre part, les enfants qui avaient subi ce traitement l’ont intégré à leur répertoire de comportements normaux et reproduit sur leurs propres enfants par simple mimétisme d’apprentissage. La violence éducative a ainsi pu s’installer de façon durable dans le comportement humain et être considérée jusqu’à nos jours comme la manière normale d’élever les enfants.

Ainsi, le déchaînement de la violence mimétique qui date sans doute du paléolithique a pu être décuplé au moment du passage au néolithique, quand la violence éducative a commencé à être pratiquée. Celle-ci avait en effet la particularité de faire sauter tous les processus d’inhibition, et cela dès la petite enfance, avant même que l’enfant ait été exposé à des crises mimétiques susceptibles d’aboutir à des meurtres. A partir de ce moment, l’histoire de l’humanité est devenue en grande partie une histoire de guerres et de massacres.

La violence éducative dans la Bible

Dans les livres antérieurs aux Évangiles, huit dictons du livre des Proverbes (entre les Xe et Ve siècle av. J.-C) et du livre de l’Ecclésiastique²² (début du IIe siècle avant J.- C) recommandent la violence à l’égard des enfants. Par exemple :

  • Celui qui ménage les verges hait son fils, mais celui qui l’aime le corrige de bonne heure (Pro. 13, 23).
  • La folie est ancrée au cœur de l’enfant, le fouet bien appliqué l’en délivre (Pro. 22, 15).
  • Ne ménage pas à l’enfant la correction, si tu le frappes de la baguette, il n’en mourra pas (Pro. 23, 13).
  • Fais-lui courber l’échine pendant sa jeunesse, meurtris-lui les côtes tant qu’il est enfant, de crainte que, révolté, il ne te désobéisse et que tu n’en éprouves de la peine. (Eccl. 30, 12).

On voit que, sur une dizaine de siècles, l’éducation biblique considère les châtiments corporels comme une partie essentielle de l’éducation et comme un moyen de prévention de la désobéissance, même antérieurement à toute faute.

Et la vision que les juifs avaient de leur rapport à Dieu est clairement une projection des rapports terrestres entre père et fils. Dieu est constamment présenté comme un père aimant, certes, mais un père qui, parce qu’il l’aime, châtie son enfant pour le corriger : “Oui, Yahvé te corrige comme un homme corrige son fils” (Deut. 8, 6) ; “La discipline de Yahvé, mon fils, ne la repousse pas ; ne dédaigne pas son exhortation. Oui, Yahvé exhorte le fils qu’il aime comme un père le fils qu’il agrée” (Prov. 3, 11-12). Et toute l’histoire du peuple juif telle que la présente la Bible est une succession de fautes de l’homme et de châtiments infligés par Dieu : bannissement hors du Paradis, déluge, destruction de Sodome et Gomorrhe, exil à Babylone, etc. On voit que la violence éducative prend ici une dimension divine. On ne saurait trouver meilleur exemple du fait que la violence éducative, loin d’être un fait marginal dans notre culture, est un fait central placé au cœur des croyances de la civilisation judéo-chrétienne.

L’enfant modèle dans l’Évangile

Les Évangiles, eux, ne parlent pas des châtiments corporels. Mais l’attitude de Jésus à l’égard des enfants est tout à fait nouvelle et semble exclure toute violence à leur égard. Il présente l’enfant à ses disciples non pas comme un être imparfait et porteur de folie qui devrait donc être corrigé, mais, de façon radicalement contraire, comme un modèle à suivre. Ce n’est pas seulement l’imitation de Jésus que conseille l’Évangile, c’est aussi l’imitation des enfants, comportement très peu compatible avec le fait de les battre. Les trois Évangiles synoptiques retiennent la même formule appliquée aux enfants : “C’est à leurs pareils qu’appartient le Royaume des Cieux” ou “le Royaume de Dieu” (Matthieu, 19, 14 ; Marc, 10, 14 ; Luc, 18, 16). Plus précisément encore, l’Évangile de Matthieu avertit : “Si vous ne retournez à l’état des enfants, vous ne pourrez entrer dans le Royaume des Cieux. Qui donc se fera petit comme ce petit enfant-là, voilà le plus grand dans le Royaume des Cieux” (Matthieu, 18, 3-4). Dans l’Évangile de Luc, Jésus s’assimile à l’enfant : “Quiconque accueille ce petit enfant à cause de mon Nom, c’est moi qu’il accueille” (Luc, 9, 48). C’est dire que l’enfant, s’il est l’image de Jésus, lui-même image de Dieu (“celui qui m’a envoyé”), doit être respecté absolument. Propos confirmés par une autre parole des trois évangiles synoptiques : “Si quelqu’un doit scandaliser l’un de ces petits qui croient en moi, il serait préférable pour lui de se voir suspendre autour du cou une de ces meules que tournent les ânes et d’être englouti en pleine mer” (Matthieu, 18, 6).

Or, présenter à un enfant un modèle de violence en lui faisant violence, c’est le scandaliser. Si Jésus ne parle pas explicitement des châtiments corporels, il va bien au-delà par l’image qu’il donne de l’enfant. Et il semble évident que les châtiments corporels en usage à son époque sont inclus dans le scandale dont risquent de se rendre coupables les adultes à l’égard des enfants.

Persistance de la violence éducative dans l’Église

Malheureusement, la Lettre aux Hébreux marque un retour à la conception d’un Dieu punisseur. Son auteur, dont on considère aujourd’hui qu’il n’est probablement pas Paul, reprend un des proverbes de l’Ancien Testament et le commente ainsi : “C’est pour votre correction que vous souffrez. C’est en fils que Dieu vous traite. Et quel est le fils que ne corrige son père ? Si vous êtes exempts de cette correction, dont tous ont leur part, c’est que vous êtes des bâtards et non des fils” (Hébreux, 12, 7-8). Pour l’auteur de cette lettre, non seulement le châtiment est pédagogique mais il est même la preuve de la filiation et de l’amour du père. Quelle différence avec le comportement du père du fils prodigue qui non seulement court au devant de son fils, l’accueille à bras ouvert, tue pour lui le veau gras, et même ne tient aucun compte de la culpabilité que le fils lui-même s’attribue !

Mais rien chez les premiers chrétiens, ni chez les suivants, hélas! ne semble montrer qu’ils aient appliqué les paroles de Jésus sur les enfants à la manière de les élever. Et à part quelques rares exceptions qui ne font que confirmer la règle, on a continué à frapper les enfants dans les familles et dans les établissements chrétiens comme on les battait avant la venue de Jésus.

Tout se passe en fait comme si les disciples de Jésus, élevés de la façon traditionnelle, c’est-à-dire par la violence, n’avaient pu comprendre les paroles de Jésus sur les enfants, dressés qu’ils étaient, depuis leur propre enfance, à trouver parfaitement normal et nécessaire de les traiter à coups de bâton. “Les Évangiles, écrit d’ailleurs Girard, sont soulevés par une intelligence qui n’est pas celle des disciples… »²³

Le premier chapitre des Confessions de saint Augustin est une étonnante vérification de cette hypothèse. Saint Augustin y évoque les mauvais traitements qu’il a subis à son entrée à l’école. Les moqueries de ses parents quand il s’en plaint montrent qu’ils ne devaient guère se conduire autrement à son égard. Mais, et c’est une démarche coutumière chez ceux qui ont subi des châtiments corporels et qui ne les ont pas suffisamment remis en question, saint Augustin reste incapable de dénoncer sans réserves ce qu’il a subi. Quelques pages plus loin, dans la suite du même premier livre des Confessions, son raisonnement s’inverse et, après avoir dit que ces études au cours desquelles il a tant souffert ont quand même contribué à l’amener à la foi chrétienne, il en arrive à contester au contraire l’enseignement de Jésus sur les enfants. : “C’est cela l’innocence enfantine? Oh ! non, Seigneur mon Dieu, de grâce ! non”. D’après lui en effet, les péchés des enfants sont la source des péchés des adultes. Et il conclut : “Un symbole d’humilité en la taille des enfants, tel fut donc, ô notre Roi, ce que tu as garanti, quand tu as dit : “A leurs pareils le royaume des cieux !” Pour lui, Jésus n’aurait pas voulu parler de leur innocence mais du symbole d’humilité qu’est leur petitesse. Et dans ce même premier livre des Confessions, saint Augustin affirme le dogme qui va être une justification de plus des châtiments corporels, le dogme du péché originel : “Nul, en effet, n’est devant toi pur de péché, non pas même l’enfant qui n’a sur terre vécu qu’un jour”. “Si petit enfant et déjà si grand pécheur !²⁴ ”

Cette démarche est tout à fait significative de l’attitude de quelqu’un qui a subi la violence quand il était enfant et qui n’a pas pu la remettre en question. S’il a été battu, c’est qu’il était coupable. Et comme tous les enfants sont battus, c’est qu’ils sont tous coupables. Ils portent le mal en eux. “Lorsqu’ils voient que tout le monde est contre eux, où puiseraient-ils la force de ne pas avouer, sur quoi se fonderait leur refus?” écrit René Girard à propos des sorcières et des accusés politiques, dans Quand ces choses commenceront…

Cette auto-accusation devenue accusation dogmatique, on la trouve partout sous des formes diverses : folie dans un des proverbes bibliques cités ci-dessus, péché originel dans le christianisme, animalité brutale chez certains auteurs chrétiens et plus tard chez certains auteurs athées pré et post darwiniens, pulsions freudiennes, violence fondamentale chez Jean Bergeret²⁵ … La psychanalyse est celle qui est allée le plus loin dans l’accusation des enfants en leur attribuant, et c’est bien significatif, les crimes considérés comme les pires depuis la nuit des temps : le parricide et l’inceste. Ceux-là même que René Girard appelle les “stéréotypes de la persécution”, ceux-là même qui, dans Oedipe-Roi sont la cause de la peste à Thèbes, et dont au Moyen-âge on accusait encore les juifs dans les textes de persécution. Il existe une “unanimité violente” contre les enfants comme contre tous les boucs émissaires.

Et du même coup, en plaçant l’origine du mal à l’intérieur des individus et dans les enfants à peine sortis du ventre maternel, saint Augustin, et l’Église qui l’a suivi, se privaient de voir que le mal est beaucoup plus dans ce qui se passe entre les individus sous la forme du mimétisme, de la violence infligée aux enfants ou sous la forme de l’absence d’altruisme, que dans les individus.

Le résultat de cette surdité de l’Église aux paroles de Jésus sur les enfants est que si quelques-uns de ses membres ont critiqué les violences excessives des maîtres, jamais, et c’est malheureusement encore vrai aujourd’hui, l’Église n’a remis en question la violence éducative parentale²⁶. C’est-à-dire qu’une partie essentielle du message du Christ, celle qui portait précisément sur le premier modèle de violence dans la vie de tous les hommes, violence qui les enferme dans un cycle de violences, n’a jamais été pratiquée ni même comprise. L’Église a prêché l’amour pendant vingt siècles tout en pratiquant dans ses écoles ou en acceptant que les parents pratiquent dans les foyers la violence sur les enfants (quand elle ne l’encourageait pas !²⁷). Autrement dit, elle a contribué à former une humanité irrésistiblement portée à la violence et elle s’est privée de ce qui était vraisemblablement une clé pour faire de l’Évangile un véritable message de paix. Car renoncer aux méthodes d’éducation traditionnelles fondées sur l’autoritarisme et la violence, fonder l’éducation sur l’amour et le respect réel des enfants, était, comme le montre l’exemple des “Justes”, la meilleure façon de promouvoir la paix et l’altruisme.

C’est pourquoi il a fallu attendre que des influences gréco-latines extérieures au christianisme (Quintilien²⁸ et Plutarque²⁹, qui se sont prononcés contre les châtiments corporels), trouvent un écho, au moment de la Renaissance, chez quelques humanistes très libres à l’égard de l’Église (Érasme³⁰ et Montaigne³¹ notamment), pour que se produise une très progressive prise de conscience qui a amené une atténuation de la violence éducative en Europe, sans pour autant que le nombre des parents qui y ont recours ait très sensiblement baissé.

Mais aujourd’hui encore, alors qu’ont été progressivement mises hors la loi au cours du XIXe et du XXe siècle, les violences faites aux domestiques, aux soldats et aux marins, aux prisonniers, aux femmes, les tribunaux français reconnaissent toujours aux parents et aux enseignants, en contradiction avec le code pénal, un droit de correction par la violence sur les enfants³². Les enfants qui ont été, à l’âge des sacrifices humains, parmi les premiers à en être victimes, sont aujourd’hui encore les derniers à être exposés légalement à la violence des coups.

La dérision est aussi un des mécanismes psychologiques par lesquels s’effectue l’exclusion de ces boucs émissaires que sont les enfants. Il est très difficile de se faire prendre au sérieux quand on dénonce la fessée. Et la raison en est que, pour en avoir tous reçu et en avoir été humiliés, nous nous distancions, par l’ironie et la dérision, de l’enfant humilié que nous avons été.

Comment sortir du cycle de la violence?

De même qu’il faut introduire dans la séquence girardienne de l’histoire des origines de l’humanité, l’apparition de la violence éducative, il faut aussi préciser par quels chemins il serait possible de sortir de la violence éducative qui contribue si activement à la violence mimétique.

Si Alice Miller et Michel Terestchenko ont raison, il est vain d’inviter les hommes à renoncer à la violence dans leurs comportements d’adultes sans leur indiquer ce qui la provoque dans l’enfance et comment y remédier. Or, l’exemple de l’autonomie des “justes” montre qu’une éducation à la fois affectueuse, non autoritaire et riche en exemples d’altruisme permet à ceux qui la reçoivent de ne pas se laisser entraîner par le mimétisme de la violence. Le passage du mimétisme d’apprentissage au mimétisme d’appropriation puis au mimétisme de la violence n’est nullement fatal. Il l’est surtout chez ceux (la majorité des hommes actuellement) qui ont été soumis à l’exemple de la violence dès leur petite enfance de la part de ceux qui constituaient leur base de sécurité et qui étaient à leurs yeux des modèles prestigieux.

C’est donc cette violence originelle, la violence éducative, qu’il faut mettre en question, qu’il faut dénoncer et qu’il faut arriver à interdire. Cette dernière mesure est nécessaire pour compenser l’extrême puissance sur l’esprit des adultes de l’autorité parentale subie dans la petite enfance. Face à cette autorité, seule l’autorité de l’Etat, assortie d’un soutien aux familles pour les aider à trouver d’autres modes d’éducation, est susceptible de faire le poids. Les États signataires de la Convention des droits de l’enfant se sont d’ailleurs en principe engagés dans ce sens, puisque l’article 19 de cette convention stipule que les États doivent protéger les enfants “contre toute forme de violence”. Mais les résistances sont très fortes à la fois au niveau des États, des institutions diverses, des religions, des parents, et il faudra beaucoup d’efforts des associations et des individus sensibilisés à ce problème pour que l’interdiction qui n’a été votée pour le moment que dans seize pays, presque tous européens, se généralise à tous les pays du monde et que d’autres modes d’éducation soient mis en œuvre par les parents.

Et il ne s’agit pas de faire des parents de nouveaux boucs émissaires. Les parents qui frappent leurs enfants ne sont que d’anciennes victimes devenues bourreaux. Il faut simplement qu’ils prennent conscience de la nocivité de ces comportements et qu’ils adoptent des méthodes d’éducation compatibles avec les vrais besoins des enfants.

Dans l’entretien que René Girard a eu avec Michel Tréguer³³ , il imagine comme possible “un bon amorçage” à partir duquel pourrait se produire, “par mimétisme”, “une réaction en chaîne” favorable, par exemple, à la décision de détruire toutes les bombes atomiques et de nourrir tous les affamés. Mais il ajoute qu’ “il y a beaucoup plus de chances pour que le mimétisme joue dans le mauvais sens”. Car “la loi quotidienne de l’homme, c’est la violence”.

Or, s’il est un point à partir duquel pourrait se produire une réaction en chaîne favorable, c’est bien la décision de renoncer à la violence éducative car précisément, elle aurait des chances sérieuses de faire que “la loi quotidienne de l’homme” ne soit plus la violence et qu’elle devienne l’autonomie et l’altruisme.

Et s’il faut imiter Jésus pour sortir du mimétisme de la violence, le premier pas à faire serait de l’imiter dans son respect des enfants.

Notes

  1. Les Origines de la culture, p. 137.
  2. Quand ces choses commenceront, p. 28.
  3. La Voix méconnue du réel, p. 187.
  4. Je vois Satan tomber comme l’éclair, p. 62
  5. La Découverte, 2005.
  6. Oliner Samuel et Pearl, The Altruistic Personality, Rescuers of Jews in Nazi Europe, What Led Ordinary People to Risk their Lives on Behalf of Others, The Free Press, Paperback Edotion, New York, 1992.
  7. Op. cit., p. 226.
  8. Latané Bibb, Darley John, The Unresponsive Bystander, Why Doesn’t he Help ?, Prentice Hall, New Jersey, 1970.
  9. Stanley Milgram, Soumission à l’autorité, Calmann Lévy, 1974.
  10. Zimbardo Philip, Maslach Christina, Haney Craig, “Stanford Prison Experiment”, in Blass T. (sous la dir. de), Obedience to Authority, Current Perspectives on the Milgram Paradigm, 2000.
  11. Dont, entre autres, C’est pour ton bien (Aubier, 1984), La Connaissance interdite (Aubier, 1990), Abattre le mur du silence (Aubier, 1990), Libres de savoir (Flammarion, 2001), Notre corps ne ment jamais (Flammarion, 2004).
  12. La découverte a été faite autour de 1992 par le professeur Rizzolatti de l’université de Parme. Cf. Marc Jeannerod, Le Cerveau intime, Odile Jacob, 2002.
  13. Expériences mentionnées par Antonio Damasio dans Spinoza avait raison, Odile Jacob, 2003, p. 264.
  14. Au cours d’un débat au Conseil de l’Europe, le 21 juillet 2004, les pourcentages suivants d’enfants ayant subi des punitions corporelles ont été avancés pour six pays, tous européens : Croatie: 93 %; 27 % ont reçu des coups entraînant des blessures. Pologne: 80%. Roumanie: 84%. D’autres sondages pour le Royaume-Uni donnent 91% d’enfants battus, pour le Canada, 75 %, pour la France, 84%, Pour le Maroc, 85% à l’école, pour le Cameroun, 90% à la maison et 96%en classe. Pour plus de précisions sur la violence éducative dans le monde, lire La Fessée, Questions sur la violence éducative (La Plage, 2001).
  15. D’après le témoignage de chercheurs du zoo d’Anvers recueilli par l’auteur.
  16. Mœurs et sexualité en Océanie, Terre humaine, 1963.
  17. Tristes Tropiques, Terre humaine, 1955.
  18. Les Derniers Rois de Thulé, Terre humaine, 1976.
  19. Le Père des Pygmées, Flammarion, 1985.
  20. Sarah Blaffer Hrdy, Les Instincts maternels, Payot, 2002, p. 141.
  21. Sarah Blaffer Hrdy, op. cit. p. 83.
  22. Proverbes, 13,23; 19,18; 22,15; 23,13; 23, 14; 29, 15. Ecclésiastique, 30,1; 30, 12.
  23. Quand ces choses commenceront…, p. 146.
  24. Traduction de Louis de Mondadon, S. J., Livre de poche, 1947.
  25. Jean Bergeret, La Violence et la vie, La face cachée de l’œdipe, Bibliothèque scientifique Payot, 1994.
  26. Le Catéchisme de l’Église Catholique, validé par le Pape Jean-Paul II en 1992, cite encore tel quel, dans son paragraphe 2223 du chapitre sur le quatrième commandement (le respect dû aux parents), le proverbe biblique : “Qui aime son fils lui prodigue des verges, qui corrige son fils en tirera profit” (Si, 30, 1-2) sans l’accompagner d’un commentaire susceptible d’en atténuer le sens littéral.
  27. Aujourd’hui encore, dans plusieurs pays du monde, les Églises et les religions en général sont parmi les principaux opposants à l’interdiction des châtiments corporels considérés comme le “châtiment biblique”.
  28. Quintilien (30-100 ap. J.-C.), Institution oratoire.
  29. Plutarque, Moralia (vol. 1) et Vie de Caton dans La Vie des hommes illustres..
  30. Erasme, Colloquia familiaria.
  31. Montaigne, Essais, livre I, chapitre 26.
  32. Martine Herzog-Evans, Châtiments corporels, vers la fin d’une exception culturelle, Actualité juridique famille, juin 2005.
  33. Quand ces choses commenceront, Arléa, 1994, p. 25.

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Violence éducative et communication

Gifler ou fesser un enfant, c’est, d’une certaine manière, communiquer avec lui. Mais que communique-t-on à un enfant en le frappant ?

Les connaissances actuelles sur le développement du cerveau ne nous laissent plus de doute aujourd’hui : la violence éducative, si faible soit-elle, est destructrice. Les institutions internationales ont compris que sa réduction serait un facteur de paix. Reste à en convaincre l’opinion publique et les États.

L’enfant se forme par la communication

Même né à terme, le nouveau-né humain est prématuré, c’est-à-dire longtemps incapable de survivre sans assistance. Son corps sait que, pour survivre, il doit obtenir les soins, la bienveillance, la protection des adultes.

Dès sa naissance, loin d’être passif, il participe activement, de multiples façons, à la création de liens avec ses parents. Téter, comportement de survie, est aussi un moyen d’établir un lien très fort avec sa mère. Ses pleurs sont des appels. Sa capacité à distinguer de son environnement la forme des visages, et notamment celui de sa mère, lui permet d’attirer du regard ceux qui l’entourent et donc d’accentuer l’intérêt qu’on lui porte.

C’est au cours de cette communication intense et vitale avec son entourage que son cerveau se forme. Ses neurones, déjà en place à la naissance, développent leurs axones, ces filaments qui les relient, et leurs milliards de connexions provoquent l’accroissement du volume de son cerveau qui passe du quart de son poids définitif à la naissance, à 50% à six mois et 95% à dix ans.

La communication “sculpte” le cerveau

La neurobiologie nous apprend que la communication interne entre les neurones dépend en partie des formes de communication que l’enfant établit avec ceux qui l’entourent. Le cerveau de l’enfant est “sculpté” par les expériences auxquelles il est confronté.

« Tout le développement de l’être humain, dit le neurobiologiste américain Bessel van der Kolk, spécialiste du stress post traumatique, c’est le développement des lobes frontaux.

En tant que parents, nous sommes les médiateurs du développement du lobe frontal de nos enfants. Lorsque nous lisons des histoires à nos enfants, lorsque nous les serrons dans nos bras, lorsque nous jouons avec eux, nous assurons le bon développement du lobe frontal.

Si un enfant est toujours effrayé, terrifié, s’il n’est pas câliné, s’il est abandonné, négligé, ses lobes frontaux ne se développent pas correctement et ils ne parviendront pas à assumer leur fonction qui est d’inhiber le système limbique. Dans ce cas, le lobe frontal n’est pas assez développé pour aider la personne à être en contact avec le présent. Elle sera incapable d’enregistrer des informations nouvelles et d’apprendre par l’expérience »

Mais il en faut peu pour perturber le développement du cerveau

Des lésions infimes suffisent pour perturber le développement du cerveau d’un enfant.

Le neurobiologiste Antonio Damasio, par exemple, écrit qu’“un dysfonctionnement du système cérébral (…) peut être dû à un défaut de fonctionnement microscopique des circuits neuraux”. “Même des perturbations mineures des systèmes neuraux spécifiques suscitent une modification majeure des phénomènes mentaux.”

Joseph Le Doux, autre neurobiologiste réputé, écrit de son côté : “Quelques connexions supplémentaires d’un côté, un petit peu plus ou moins de neurotransmetteurs de l’autre, et les animaux commencent à se comporter différemment. ”

Et les centres du cerveau des émotions et de la mémoire émotionnelle, qui sont essentiels pour le comportement relationnel, sont particulièrement vulnérables.

Van der Kolk, déjà cité, a déclaré récemment au Nouvel Observateur : « On se méprend beaucoup sur la notion de traumatisme, qu’on assimile à tort à un évènement horrifique et exceptionnel. (…) Il y a aussi la foule des malheurs ordinaires inhérents à la condition humaine. S’ils ont été vécus dans un sentiment d’impuissance et de désespoir, ils peuvent eux aussi laisser une cicatrice douloureuse longtemps »

Article paru dans le magazine Biocontact, septembre 2005

Violence éducative et communication
Gifle ou fesser un enfant, c’est, d’une certaine manière, communiquer avec lui. Mais que communique-t-on à un enfant en le frappant? Les connaissances actuelles sur le développement du cerveau ne nous laissent plus de doute aujourd’hui : la violence éducative, si faible soit-elle, est destructrice. Les institutions internationales ont compris que sa réduction serait un facteur de paix. Reste à en convaincre l’opinion publique et les Etats.
L’enfant se forme par la communication
Même né à terme, le nouveau-né humain est prématuré, c’est-à-dire longtemps incapable de survivre sans assistance. Son corps sait que, pour survivre, il doit obtenir les soins, la bienveillance, la protection des adultes.
Dès sa naissance, loin d’être passif, il participe activement, de multiples façons, à la création de liens avec ses parents. Téter, comportement de survie, est aussi un moyen d’établir un lien très fort avec sa mère. Ses pleurs sont des appels. Sa capacité à distinguer de son environnement la forme des visages, et notamment celui de sa mère, lui permet d’attirer du regard ceux qui l’entourent et donc d’accentuer l’intérêt qu’on lui porte.
C’est au cours de cette communication intense et vitale avec son entourage que son cerveau se forme. Ses neurones, déjà en place à la naissance, développent leurs axones, ces filaments qui les relient, et leurs milliards de connexions provoquent l’accroissement du volume de son cerveau qui passe du quart de son poids définitif à la naissance, à 50% à six mois et 95% à dix ans.
La communication “sculpte” le cerveau
La neurobiologie nous apprend que la communication interne entre les neurones dépend en partie des formes de communication que l’enfant établit avec ceux qui l’entourent. Le cerveau de l’enfant est “sculpté” par les expériences auxquelles il est confronté. « Tout le développement de l’être humain, dit le neurobiologiste américain Bessel van der Kolk, spécialiste du stress post traumatique, c’est le développement des lobes frontaux. En tant que parents, nous sommes les médiateurs du développement du lobe frontal de nos enfants. Lorsque nous lisons des histoires à nos enfants, lorsque nous les serrons dans nos bras, lorsque nous jouons avec eux, nous assurons le bon développement du lobe frontal. Si un enfant est toujours effrayé, terrifié, s’il n’est pas câliné, s’il est abandonné, négligé, ses lobes frontaux ne se développent pas correctement et ils ne parviendront pas à assumer leur fonction qui est d’inhiber le système limbique. Dans ce cas, le lobe frontal n’est pas assez développé pour aider la personne à être en contact avec le présent. Elle sera incapable d’enregistrer des informations nouvelles et d’apprendre par expérience1 « .
Mais il en faut peu pour perturber le développement du cerveau
Des lésions infimes suffisent pour perturber le développement du cerveau d’un enfant.
Le neurobiologiste Antonio Damasio, par exemple, écrit qu’“un dysfonctionnement du système cérébral (…) peut être dû à un défaut de fonctionnement microscopique des circuits neuraux”. “Même des perturbations mineures des systèmes neuraux spécifiques suscitent une modification majeure des phénomènes mentaux.” 2
Joseph Le Doux, autre neurobiologiste réputé, écrit de son côté : “Quelques connexions supplémentaires d’un côté, un petit peu plus ou moins de neurotransmetteurs de l’autre, et les animaux commencent à se comporter différemment.3 ” Et les centres du cerveau des émotions et de la mémoire émotionnelle, qui sont essentiels pour le comportement relationnel, sont particulièrement vulnérables.
Van der Kolk, déjà cité, a déclaré récemment au Nouvel Observateur4 : « On se méprend beaucoup sur la notion de traumatisme, qu’on assimile à tort à un évènement horrifique et exceptionnel. (…) Il y a aussi la foule des malheurs ordinaires inhérents à la condition humaine. S’ils ont été vécus dans un sentiment d’impuissance et de désespoir, ils peuvent eux aussi laisser une cicatrice douloureuse longtemp
Article paru dans le magazine Biocontact, septembre 2005

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Violence éducative et communication

Gifle ou fesser un enfant, c’est, d’une certaine manière, communiquer avec lui. Mais que communique-t-on à un enfant en le frappant? Les connaissances actuelles sur le développement du cerveau ne nous laissent plus de doute aujourd’hui : la violence éducative, si faible soit-elle, est destructrice. Les institutions internationales ont compris que sa réduction serait un facteur de paix. Reste à en convaincre l’opinion publique et les Etats.
L’enfant se forme par la communication
Même né à terme, le nouveau-né humain est prématuré, c’est-à-dire longtemps incapable de survivre sans assistance. Son corps sait que, pour survivre, il doit obtenir les soins, la bienveillance, la protection des adultes.
Dès sa naissance, loin d’être passif, il participe activement, de multiples façons, à la création de liens avec ses parents. Téter, comportement de survie, est aussi un moyen d’établir un lien très fort avec sa mère. Ses pleurs sont des appels. Sa capacité à distinguer de son environnement la forme des visages, et notamment celui de sa mère, lui permet d’attirer du regard ceux qui l’entourent et donc d’accentuer l’intérêt qu’on lui porte.
C’est au cours de cette communication intense et vitale avec son entourage que son cerveau se forme. Ses neurones, déjà en place à la naissance, développent leurs axones, ces filaments qui les relient, et leurs milliards de connexions provoquent l’accroissement du volume de son cerveau qui passe du quart de son poids définitif à la naissance, à 50% à six mois et 95% à dix ans.
La communication “sculpte” le cerveau
La neurobiologie nous apprend que la communication interne entre les neurones dépend en partie des formes de communication que l’enfant établit avec ceux qui l’entourent. Le cerveau de l’enfant est “sculpté” par les expériences auxquelles il est confronté. « Tout le développement de l’être humain, dit le neurobiologiste américain Bessel van der Kolk, spécialiste du stress post traumatique, c’est le développement des lobes frontaux. En tant que parents, nous sommes les médiateurs du développement du lobe frontal de nos enfants. Lorsque nous lisons des histoires à nos enfants, lorsque nous les serrons dans nos bras, lorsque nous jouons avec eux, nous assurons le bon développement du lobe frontal. Si un enfant est toujours effrayé, terrifié, s’il n’est pas câliné, s’il est abandonné, négligé, ses lobes frontaux ne se développent pas correctement et ils ne parviendront pas à assumer leur fonction qui est d’inhiber le système limbique. Dans ce cas, le lobe frontal n’est pas assez développé pour aider la personne à être en contact avec le présent. Elle sera incapable d’enregistrer des informations nouvelles et d’apprendre par expérience1 « .
Mais il en faut peu pour perturber le développement du cerveau
Des lésions infimes suffisent pour perturber le développement du cerveau d’un enfant.
Le neurobiologiste Antonio Damasio, par exemple, écrit qu’“un dysfonctionnement du système cérébral (…) peut être dû à un défaut de fonctionnement microscopique des circuits neuraux”. “Même des perturbations mineures des systèmes neuraux spécifiques suscitent une modification majeure des phénomènes mentaux.” 2
Joseph Le Doux, autre neurobiologiste réputé, écrit de son côté : “Quelques connexions supplémentaires d’un côté, un petit peu plus ou moins de neurotransmetteurs de l’autre, et les animaux commencent à se comporter différemment.3 ” Et les centres du cerveau des émotions et de la mémoire émotionnelle, qui sont essentiels pour le comportement relationnel, sont particulièrement vulnérables.
Van der Kolk, déjà cité, a déclaré récemment au Nouvel Observateur4 : « On se méprend beaucoup sur la notion de traumatisme, qu’on assimile à tort à un évènement horrifique et exceptionnel. (…) Il y a aussi la foule des malheurs ordinaires inhérents à la condition humaine. S’ils ont été vécus dans un sentiment d’impuissance et de désespoir, ils peuvent eux aussi laisser une cicatrice douloureuse longtemp

Article paru dans le magazine Biocontact, septembre 2005

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Déclarons la paix aux enfants

L’éducation sans violence, condition du développement de la non-violence

Pourquoi appelle-t-on :
- cruauté le fait de frapper un animal
- agression le fait de frapper un adulte
- éducation le fait de frapper un enfant ?
(Slogan anonyme)

Article publié pour la première fois dans la revue bouddhiste Ici et Maintenant (Numéro sur la non-violence)

Les études sur la violence humaine mentionnent très rarement parmi ses causes la violence éducative ordinaire.

80 à 90% des enfants (1) la subissent sur toute la surface de la terre: tapes, gifles et fessées en France et, dans beaucoup de pays, coups de ceinture, bastonnade et autres traitements cruels considérés comme normaux et éducatifs là où ils sont pratiqués.

L’enfant apprend tout par imitation, et surtout par imitation de ce qu’on lui fait subir. Ce qu’on enseigne à un enfant en le frappant, si faiblement que ce soit, c’est à frapper (2). Et la meilleure manière de lui apprendre le respect des autres, notamment des plus faibles, c’est de le respecter.

Or, c’est de la main même de leurs parents que la plupart des enfants font leur première expérience de la violence, et cela dès l’âge de quelques mois ou lors de leurs premiers pas, puis pendant toute la durée de la formation de leur cerveau. Pourquoi s’étonner que devenus adolescents puis adultes, ils recourent eux aussi à la violence comme on leur en a donné l’exemple à leurs propres dépens ? Et pourquoi s’étonner que des peuples entiers aient pu se soumettre à des leaders politiques violents et tyranniques quand on sait qu’ils y ont été dressés dès leur plus jeune âge par la violence de leurs parents?

La relation de l’enfant avec ses parents est souvent le prototype de ce que seront plus tard ses relations avec ses semblables.

Ce que l’enfant est aussi obligé d’apprendre, sous les coups de ses parents, c’est à se durcir pour supporter les coups, de même que la peau s’épaissit en cal sous l’effet du frottement. Se durcir, c’est-à-dire perdre la capacité de s’apitoyer sur soi comme sur les autres. La cruauté et l’indifférence avec laquelle des hommes apparemment civilisés ont été capables de traiter leurs semblables nous horrifie. Mais la manière dont ils ont été traités enfants suffit à expliquer cette cruauté et de cette indifférence. C’est la compassion reçue qui enseigne la compassion à l’égard des autres. L’absence de compassion envers les enfants fait des adultes sans pitié.

Alice Miller (3) a fait remarquer que les pires dictateurs du XXe siècle, Hitler, Staline, Mao, Ceaucescu, Saddam Hussein, Amin Dada, ont tous été des enfants victimes de maltraitance. Et les peuples sur lesquels ils ont pris le pouvoir avaient subi des méthodes éducatives autoritaires et violentes dont ils ont retrouvé l’écho dans la violence des discours de leurs dirigeants. Cette violence étant ressentie comme bénéfique (« C’est pour ton bien que je te fais mal! »), ils y ont adhéré avec enthousiasme. D’autant plus que ces discours leur désignaient des boucs émissaires sur lesquels ils pourraient évacuer la violence qu’ils avaient subie.

Le continent africain est actuellement le théâtre de violences extrêmes : enfants soldats contraints à tuer leurs parents, mutilations, viols, massacres… Or, l’éducation y est particulièrement violente. Une enquête menée en mai 2000 au Cameroun a montré que 90% des enfants subissent la bastonnade à l’école et à la maison. Les résultats ont été à peu près les mêmes au Maroc et au Togo.

Mais un des résultats les plus paradoxaux de la violence éducative, c’est l’aveuglement qu’elle produit aux traitements subis par les enfants. La plupart des gens qui ont été frappés considèrent ces traitements comme tout à fait normaux. Ils minimisent ou ils ne voient littéralement pas ce que subissent les enfants. De même, pendant des millénaires les grandes religions sont restées indifférentes aux violences que les parents infligeaient aux enfants, quand elles ne s’y sont pas activement associées dans leurs écoles, juives, chrétiennes ou coraniques, ainsi que par certains de leurs préceptes, notamment un bon nombre de proverbes bibliques. D’après les renseignements accessibles sur les pays de tradition bouddhiste, le bouddhisme ne semble pas faire exception à la règle. De même, à quelques rares exceptions près, les écrivains de tous les pays, qui ont pourtant décrit avec le plu [...]

Olivier Maurel est auteur de La Fessée, Questions sur la violence éducative (La Plage, 2004)

Pour toute réaction à cet article, écrire à Olivier Maurel 1013C Chemin de la Cibonne 83220 Le Pradet (France).

(1) Ce pourcentage résulte d’un grand nombre de sondages sur plusieurs continents. En France, 85% des parents recourent aux gifles et aux fessées, dont 30% avec une réelle violence (sondage SOFRES 2000).

(2) Il est bon de savoir que chez nos cousins les singes les mères ne frappent ni ne « punissent » jamais leurs petits. La violence éducative est un comportement acquis et aucun comportement inné de l’enfant ne le prépare à être agressé par la ou les personne(s) qui constituent sa base de sécurité.

(3) Auteur, notamment, de C’est pour ton bien (Aubier) et de plusieurs autres ouvrages sur les effets des traumatismes d’enfance sur la vie adulte.

(4) Documents disponibles auprès de l’auteur de cet article (joindre deux timbres pour la réponse) :
- Conseils pratiques pour une éducation sans violence.
- Comment intervenir quand on est témoin d’une scène de violence parent-enfant.
- Suggestions pour créer un atelier de parentalité.
- Manifeste contre la violence éducative (à envoyer au Premier ministre).

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Aperçu d’un monde sans violence éducative

Pourquoi appelle-t-on :
- cruauté le fait de frapper un animal
- agression le fait de frapper un adulte
- éducation le fait de frapper un enfant?
(Slogan anonyme)

Cet article a été publié pour la première fois dans le livre de Catherine Dumonteil-Kremer, Elever son enfant…autrement (La Plage, 2003).

Que serait un monde où la violence éducative serait sensiblement réduite, c’est-à-dire où l’on éviterait de frapper les enfants et où on les élèverait avec tendresse et respect tout en les aidant à développer eux-mêmes des liens de bienveillance avec les autres ?

On peut répondre à cette question en s’appuyant sur des faits précis.

Des témoignages d’ethnologues, Margaret Mead et Jean Liedloff notamment, décrivent des sociétés sans écriture où l’éducation des enfants était, à l’époque où elle a pu être observée, particulièrement douce. Ces sociétés sont aussi décrites comme sensiblement plus pacifiques et tolérantes que des sociétés voisines, d’un degré d’évolution semblable, et dont les systèmes d’éducation étaient plus violents.

D’autre part, les études sur l’histoire de la violence montrent que les pays modernes européens qui ont le plus évolué dans le sens d’une plus grande douceur éducative ont une vie sociale et politique bien moins violente qu’au XIXe siècle. La délinquance et la criminalité y sont sensiblement moins fortes. Et les violences que l’on constate encore dans ces pays sont très souvent le fait de catégories de la population où l’éducation est restée beaucoup plus proche de ce qu’était l’éducation ordinaire au XVIIIe siècle ou au début du XIXe siècle.

De même, c’est dans les régions de l’Europe où l’éducation est restée la plus traditionnelle, la plus patriarcale et donc la plus violente (Balkans, Corse, Irlande) que l’on constate encore les formes de violence, de criminalité et de terrorisme les plus meurtrières.

Enfin, l’interdiction des châtiments corporels dans les familles votée en Suède en 1979 commence à donner des résultats encourageants. Le docteur Jacqueline Cornet, dans la brochure de l’association Éduquer sans frapper, rapporte ce qui suit :

“Les statistiques du gouvernement suédois attestent qu’aucun enfant n’est plus mort des suites de violence familiale, le nombre de procès pour maltraitance d’enfants a diminué, de même que le nombre d’enfants enlevés à leurs parents suite à une intervention des services sociaux : entre 1982 et 1995, les “mesures obligatoires” administrées chaque année ont diminué de 46% et les “placements en foyer” de 26%.”

De plus “le criminologue F. Estrada, qui étudie les tendances de la délinquance juvénile en Europe depuis la guerre, déclare :

“les études sur les rapports provenant du Danemark (où existe aussi une loi contre la violence éducative) et de la Suède indiquent que les jeunes d’aujourd’hui sont plus disciplinés que (...) le pourcentage de jeunes de 15 à 17 ans condamnés pour vol a diminué de 21% entre 1975 et 1996... le pourcentage de jeunes qui consomment de l’alcool ou qui ont goûté à la drogue a également diminué régulièrement depuis 1971...le pourcentage de suicides chez les jeunes et celui des jeunes condamnés pour viol ont aussi diminué entre 1970 et 1996. Alors que le nombre de délits commis par les jeunes a augmenté dans tous les autres pays d’Europe de l’ouest et d’Europe centrale depuis la guerre”.

A partir de ces quelques faits et de ce que l’on sait des effets négatifs de la violence éducative, il est permis de supputer ce que pourraient être les conséquences plus générales et à plus long terme d’une réduction sensible de cette violence.

Il est vraisemblable que les conséquences subies les adultes qui ont été frappés enfants seraient réduites : moins de maladies physiques et mentales, notamment de dépressions; moins de tendances autodestructrices par l’alcool, la drogue ou le tabac; moins de suicides; moins d’accidents.

De même, les tendances à faire subir aux autres les répercussions de ce que l’on a souffert enfant seraient aussi très vraisemblablement réduites : délinquance et criminalité, violences familiales, viols, agressions de toutes sortes.

A partir des études d’Emmanuel Todd et d’Alice Miller, qui ont tous deux montré que la violence éducative avait des répercussions sociales et politiques, il y a de fortes raisons de supposer qu’un [...]