En relisant Alice Miller (3)

La mention de l’aphorisme de Freud écrit par le créateur de la psychanalyse alors qu’il avait quinze ans ne se justifie pas beaucoup mieux que le proverbe qui ouvre l’avant-propos.

Je ne vois pas en quoi cet aphorisme montre que Freud adolescent comprenait que si beaucoup de gens croient qu’ils n’ont pas de besoins, c’est seulement parce qu’ils ne les connaissent pas. Il semble plutôt montrer que le seul Freud qu’Alice Miller reconnaissait encore au moment où elle a écrit ce livre, était le Freud presque enfant, celui qui n’avait pas encore énoncé sa théorie des pulsions.

Mais dans le paragraphe suivant, elle renonce à toute révérence à l’égard de Freud et expose sa pensée en toute clarté. Elle montre que l’enfant qu’on appelle “égoïste” est en réalité un enfant qui a des désirs propres et qui les exprime, alors que les parents ont tendance à ne considérer comme “bons” que les enfants qui satisfont non pas leurs propres désirs, mais ceux de leurs parents. “Éduquer” un enfant, c’est le plus souvent l’utiliser pour satisfaire ses propres désirs, sous prétexte de le “socialiser”. Contraint par sa dépendance à l’égard de ses parents, l’enfant apprend donc vite à “partager”, à “donner”, à “se sacrifier” et à “renoncer”, mais avant d’être capable de vrai partage et de vrai renoncement.

Inversement, “un enfant qui est allaité pendant neuf mois” donc qui, d’après Alice Miller, a pu satisfaire entièrement son désir de téter, “ne veut plus téter” et on n’a pas besoin de “l’éduquer à renoncer au sein”. Cette limite de neuf mois, qui semble assez arbitraire, a souvent opposé Alice Miller à la Leche League, qui estime, à juste titre, je crois, qu’un enfant peut téter beaucoup plus longtemps pour son plus grand bien. Alice Miller allait jusqu’à dire qu’une mère qui allaite son enfant plus longtemps le fait pour satisfaire ses propres besoins. Il me semble même qu’elle a parlé d’attitude incestueuse. Sans doute un des rares restes, chez elle, de psychanalyse orthodoxe…