Olivier Maurel

Écrivain militant – Non à la violence éducative !

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Lettre à Michel Onfray

Cher Monsieur,

J’ai été, ces dernières semaines, un auditeur aussi fidèle que possible de la retransmission de vos conférences sur France Culture. Je les écoute souvent en jardinant et j’avais eu déjà l’occasion de vous écrire, notamment à propos de la pulsion de mort qu’à l’époque, il y a deux ou trois ans, vous ne sembliez pas remettre en question alors que j’y voyais une aberration.

Je viens de terminer la lecture de votre livre sur Freud (Le Crépuscule d’une idole, L’Affabulation freudienne, Grasset, 2010). Je partage la plus grande partie de vos critiques à l’égard de  la psychanalyse.

Mais il y a deux ou trois points sur lesquels je suis en désaccord avec vous.

J’ai été d’abord très étonné de votre réaction face aux accusations que Freud a portées contre son père. Vous semblez avoir été extraordinairement choqué qu’il ait pu accuser son père d’inceste. Vous parlez d’”effrayante”, d’”extravagante” théorie de la séduction, ce qui fait qu’”on frémit à sa lecture”. Vous n’ignorez pourtant pas que les cas d’inceste sont très fréquents, qu’ils l’étaient sans doute beaucoup plus à la fin du XIXe siècle et au début du XXe, compte tenu du puritanisme ambiant, et qu’ils ne concernaient pas que les pères (et cela Freud le savait et l’a dit).

Une juge pour enfants m’a dit avoir entendu un père d’origine paysanne, répondre à l’accusation d’inceste sur sa fille et à propos de sa défloration : “Madame, je n’aurais jamais laissé faire ça par quelqu’un d’autre”. Cela en dit long sur la banalité de ces comportements et sur la bonne conscience qui les accompagnait. Une enquête effectuée à Genève à la fin du dernier siècle sur 1200 adolescents aboutissait au constat que 33,8% des filles avaient subi des abus sexuels, dont un bon nombre dans leur famille. Qu’y a-t-il d’étonnant à ce que, parmi les patients de Freud, qui, puisqu’ils venaient le consulter, étaient atteints de façons diverses dans leur santé, ce pourcentage ait été nettement plus élevé et qu’il ait pu y voir une constante ?

Contrairement à vous, je pense que le moment très court (fin 1895 à février 1897) où Freud a développé sa théorie de ce qu’il appelle par euphémisme la “séduction” (et cet euphémisme montre bien qu’il n’était pas aussi accusateur que vous le dites : les pères – ou les frères ou les oncles – ne violaient pas : ils “séduisaient”), est le seul moment où il ait eu quelque lucidité et où il ait été en contact avec la réalité. Il est dommage que, sur ce point, vous ne sembliez pas avoir lu le livre de Jeffrey Moussaïeff Masson : Le Réel escamoté (Aubier). Du moins vous ne le citez pas.

On y voit d’une part à quel point la révélation des abus physiques et sexuels subis par des enfants de la part de leurs parents et révélés notamment par des médecins légistes au cours du XIXe siècle, a suscité une levée de boucliers de la part de la majorité des médecins qui refusaient d’y croire, et que Freud, au moment où il a soutenu la théorie “de la séduction” allait vraiment à contre-courant de la plus grande partie de l’opinion publique beaucoup plus portée à accuser les enfants que les parents.

Mais où il s’est trompé, même à ce moment-là, c’est qu’obsédé par la sexualité, il n’a tenu aucun compte des autres abus que ses patients avaient pu subir, notamment les punitions corporelles violentes infligées à la majorité des enfants à cette époque-là. Je travaille depuis plus de dix ans sur ce sujet et je puis vous assurer que 80 à 90% des enfants étaient alors battus à coups de bâton, de fouet ou de martinet, sans compter d’autres punitions cruelles et/ou humiliantes, comme subir des crachats dans la bouche ou être contraint à lécher les marches de l’école. Il n’est pas possible, compte tenu de ce qu’on sait aujourd’hui du développement du cerveau des enfants, que ces sévices subis pendant les années où le cerveau des enfants se développe et où les neurones s’interconnectent, n’ait pas eu de lourdes conséquences sur leur santé physique et mentale

Même s’ils n’avaient pas tous subi des abus sexuels, contrairement à ce que Freud a cru, il est vraisemblable qu’ils avaient tous subi des abus physiques, ce qui expliquait probablement une grande partie de leurs maux. Freud a très peu parlé des abus physiques et des châtiments corporels auxquels il n’était d’ailleurs pas vraiment opposé. Son essai Un enfant est battu est consternant sur ce plan. Comme d’habitude, chez lui, la réalité des punitions corporelles devient “fantasme” et même “trait primaire de perversion”, non pas chez le parent mais chez l’enfant !

C’est peu de temps après la mort de son père que Freud a changé d’avis et, au lieu d’accuser les pères, s’est mis à accuser les enfants pour ne plus avoir à accuser son père (et cet aveu, vous le savez sans doute, mais vous ne le dites pas dans votre livre, est un de ceux qui ont été censurés par Anna Freud dans la correspondance avec Fliess – lettre du 11 février 1897). Loin d’être original dans ce revirement, il s’est ainsi rangé dans la longue tradition qui accuse les enfants d’être l’origine du mal. Le livre des Proverbes, dans la Bible, leur attribuait une “folie” (Proverbes, 22, 15) que seul l’usage du bâton pouvait éradiquer (mais on trouve des proverbes semblables dans toutes les traditions les plus anciennes et pas seulement dans la Bible).

Le christianisme, après saint Augustin, leur a attribué le péché originel (alors que l’Évangile présentait les enfants comme des modèles à imiter : “Le Royaume des Cieux est à ceux qui leur ressemblent”). Nombre de philosophes, y compris parmi les Lumières, leur ont attribué une brutalité animale. Mais c’est incontestablement Freud qui a le pompon en formulant contre eux la triple accusation de parricide, d’inceste et de meurtre. Quand on replace l’évolution de Freud dans ce contexte, on voit qu’après un bref moment de lucidité, il a rejoint l’opinion la plus banale en l’aggravant et en lui donnant une apparence scientifique.

Vous écrivez que Freud n’a jamais renoncé vraiment à la théorie de la séduction. Si vous étudiez ce point de plus près, vous verrez que tout en y revenant de temps en temps après avoir affirmé de façon catégorique qu’il n’y croyait plus (comme vous l’avez montré, il n’en était pas à une contradiction près !), il n’a pas cessé d’atténuer les accusations portées contre les parents. Il prétend que les parents accusés d’abus sexuels sont en réalité des pères tendres à l’égard de leurs enfants (séance de la Société psychanalytique de Vienne du 24 janvier 1912) ou des mères qui, en prodiguant leurs soins d’hygiène, ont éveillé sans le vouloir la sexualité de leurs enfants. Ou encore des parents se livrant à d’innocents et légitimes ébats et vicieusement observés par ces “pervers polymorphes” d’enfants !

Une preuve du fait que Freud était beaucoup moins accusateur à l’égard des pères que vous ne le dites, c’est qu’à propos d’Œdipe, il ne parle jamais de tous les crimes dont son père, Laïos, s’était rendu coupable : faute contre l’hospitalité, viol, meurtre indirect (le suicide de Chrysippe), infanticide (l’”exposition” d’Œdipe). Toutes les fautes à ses yeux sont du côté d’Œdipe, pourtant totalement innocent puisque tous les crimes qu’il est amené à commettre sont dus au fait qu’il ne reconnaît pas ses parents, conséquence du fait qu’il n’a pas, lui-même, été “reconnu” par eux quand il était enfant.

Je crois ainsi que votre thèse principale qui consiste à dire que Freud a attribué à l’humanité entière ses propres névroses n’est que partiellement vraie. Il a surtout repris la vieille accusation contre les enfants en la mettant au goût du jour par la sexualisation qu’il lui a fait subir. Il a ainsi pris le relais de la théorie du péché originel qui commençait à tomber en désuétude, et c’est, je pense, une des raisons de son succès que vous ne citez pas à la fin de votre livre. Car le nihilisme de Freud n’est pas seulement en harmonie avec le nihilisme de son époque. Il est en harmonie avec la vision sombre de la nature humaine que le recours à la violence éducative a installée dans les cerveaux humains depuis des millénaires. Un enfant battu ou menacé de l’être pendant toutes ses premières années dans sa famille et à l’école,  se convainc facilement d’être mauvais de nature puisqu’il faut le battre pour qu’il se comporte mieux.

Je me permets de vous recommander la lecture de mon livre Oui, la nature humaine est bonne ! paru chez Robert Laffont en janvier 2009. J’y ai étudié les conséquences de la violence éducative sur la santé physique et mentale des enfants qui l’ont subie. Mais aussi sur la culture, sur la littérature, la philosophie et les religions, et notamment sur l’idée que nous nous faisons de la nature humaine. J’y ai consacré un chapitre de 40 pages à la théorie des pulsions. A mon avis, vous y trouverez de quoi renforcer vos idées, sinon sur Freud, du moins sur votre conception de la nature humaine que je partage en grande partie.

Bien cordialement.

Olivier Maurel, le 10 septembre 2010

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Critique de « Oui, la nature humaine est bonne »

« Un de ces rares ouvrages qui, bien compris, pourrait infléchir l’Histoire ».

Vrai de vrai, c’est ce qu’a écrit, en première page du Monde des livres du 18 juin 2009, la romancière et essayiste Nancy Huston à propos de mon nouveau livre paru le 22 janvier 2009 :

OUI, LA NATURE HUMAINE EST BONNE !

Comment la violence éducative la pervertit depuis des millénaires
(Robert Laffont)

Voici le texte complet de son article :

Qui châtie bien fait beaucoup de mal…

Le titre (qui n’est pas de l’auteur) fait frémir. La thèse (que résume le sous-titre) fait pouffer. C’est tellement énorme, se dit-on, que ce doit être simpliste, donc faux. Nous voilà au cœur du problème : l’espèce humaine est cette étrange espèce qui aime dire et entendre dire du mal d’elle-même, croire sa nature mauvaise plutôt que bonne.

Olivier Maurel, auteur d’un précédent ouvrage sur la fessée, explore ici tous les tenants et aboutissants du thème de la violence éducative. Une fois que l’on en a entamé la lecture, on cesse de pouffer et on écoute. On se souvient, peut-être, de l’enfant qu’on a été, et des coups que l’on a reçus. On apprend que, partout dans le monde, « 80 à 90 % des enfants sont soumis à la violence éducative pratiquée dans leur pays ».

Ainsi, la première leçon d’éthique inculquée aux petits humains est-elle une leçon paradoxale : le fort a le droit de faire mal au faible, serait-ce pour lui apprendre à ne jamais faire mal à plus faible que soi ! Le mépris des enfants suscite, chez les enfants méprisés devenus adultes, le mépris des enfants. D’où un refus de prendre au sérieux leur souffrance, et une tendance à la perpétuer, dans un des plus vieux cercles vicieux du monde.

Boussole intérieure perturbée

Le cerveau de l’enfant est justement en train de se former. Secoué, choqué, déstabilisé par la violence, incapable de critiquer ceux qui la lui infligent, dont il dépend entièrement pour sa survie, l’enfant tourne son stress contre lui-même, avec des résultats désastreux pour sa santé physique et mentale. Sa boussole intérieure est perturbée. Ses pensées se scindent de ses émotions et il apprend à ne plus éprouver de la compassion, d’abord pour lui-même, ensuite pour les autres.

En une fresque magistrale, Maurel passe en revue la philosophie, les religions, les traités d’éducation et la littérature, de l’Antiquité à nos jours. Il montre comment les trois monothéismes ont élaboré le concept d’un Dieu paternel et punissant, modèle et justification des pères réels châtiant leurs enfants. Les garçons sont plus frappés que les filles, précisément pour qu’ils ne deviennent pas des « femmelettes ».

Alors que Jésus incarnait à cet égard une attitude révolutionnaire (« Si vous ne devenez pas comme des petits enfants, vous n’entrerez pas au royaume des cieux »), saint Augustin – après s’être amèrement plaint des châtiments subis pendant sa scolarité – formulera le dogme du péché originel qui fera de chaque humain à la naissance un être mauvais, devant être contraint par la force à emprunter la voie du Bien.

Le chapitre le plus lumineux du livre est peut-être celui qui rapproche ce dogme chrétien de celui, psychanalytique, du complexe d’Œdipe. En décidant de ne plus croire aux abus sexuels subis par ses patient(e)s, Freud opère un retournement spectaculaire : alors que les vrais fautifs étaient les pères, le coupable désigné sera l’enfant. Ce ne sont pas les adultes qui violent ou maltraitent leurs rejetons, mais ceux-ci, « pervers polymorphes », qui rêvent d’inceste et de parricide. D’où, pour Freud, cette certitude : « Il faut que l’éducation inhibe, interdise, réprime. »

Impressionnants pères sévères

Les conséquences de cette misopédie généralisée sont ahurissantes mais prévisibles. Un garçon battu aura plus de chances de battre sa femme et ses enfants ; une fille battue, de devenir une femme battue et de battre ses enfants. Ont été des enfants gravement maltraités, non seulement la quasi-totalité des délinquants et des criminels, mais aussi les hommes politiques s’arrimant à des idéologies virulentes et désignant à leur tour des boucs émissaires à éliminer, de Milosevic à Hitler, Staline ou Mao. On n’aime pas entendre cela. On est tellement impressionné par ces « pères sévères » que la seule idée de chercher à expliquer leurs méfaits par leur enfance nous frustre de notre colère. On est tellement fasciné par l’horreur d’Auschwitz qu’on préfère ou bien la sacraliser en décrétant qu’elle est incompréhensible, qu’ »il n’y a pas de pourquoi » – ou, au contraire, la banaliser en prétendant que tout un chacun est susceptible de devenir bourreau.

Si on lit le livre d’Olivier Maurel, on ne pourra plus raisonner ainsi. On apprendra, d’une part, que toutes les populations s’étant livrées à des génocides avaient reçu une éducation basée sur la discipline, la punition, l’obéissance aveugle, et, d’autre part, que les individus ayant refusé de collaborer au déploiement du mal extrême, ayant préservé leur compassion (les « Justes » par exemple), avaient vécu, petits, dans la tendresse et le respect de leur entourage.

Certes, malgré la puissance des arguments de Maurel et la pléthore de ses preuves, plusieurs questions restent sans réponse. Quid, par exemple, des parents permissifs, dont les enfants peuvent être ultraviolents ? Quid de la violence comme preuve de liberté, chère à l’Homme du souterrain de Dostoïevski ? Quid, surtout, des autres causes de la violence ? Car celle-ci, pour les êtres fabulateurs que nous sommes, est une source inépuisable d’histoires, d’intrigues, de rebondissements et d’effets inattendus. Bien plus que la création (qui, elle, est toujours lente et laborieuse, toujours partielle), la destruction – instantanée, spectaculaire – nous donne un accès rapide et euphorisant à la toute-puissance divine.

Oui la nature humaine est bonne ! soulève un sacré lièvre. Il faut surmonter ses résistances, le lire et le faire lire. C’est un de ces rares ouvrages qui, bien compris, pourrait infléchir l’Histoire.

ai de vrai, c’est ce qu’a écrit, en première page du Monde des livres du 18 juin 2009, la romancière et essayiste Nancy Huston à propos de mon nouveau livre paru le 22 janvier 2009 :
OUI, LA NATURE HUMAINE EST BONNE ! Comment la violence éducative la pervertit depuis des millénaires
(Robert Laffont).Voici le texte complet de son article :

Qui châtie bien fait beaucoup de mal…

Le titre (qui n’est pas de l’auteur) fait frémir. La thèse (que résume le sous-titre) fait pouffer. C’est tellement énorme, se dit-on, que ce doit être simpliste, donc faux. Nous voilà au coeur du problème : l’espèce humaine est cette étrange espèce qui aime dire et entendre dire du mal d’elle-même, croire sa nature mauvaise plutôt que bonne.

Olivier Maurel, auteur d’un précédent ouvrage sur la fessée, explore ici tous les tenants et aboutissants du thème de la violence éducative. Une fois que l’on en a entamé la lecture, on cesse de pouffer et on écoute. On se souvient, peut-être, de l’enfant qu’on a été, et des coups que l’on a reçus. On apprend que, partout dans le monde, « 80 à 90 % des enfants sont soumis à la violence éducative pratiquée dans leur pays ».

Ainsi, la première leçon d’éthique inculquée aux petits humains est-elle une leçon paradoxale : le fort a le droit de faire mal au faible, serait-ce pour lui apprendre à ne jamais faire mal à plus faible que soi ! Le mépris des enfants suscite, chez les enfants méprisés devenus adultes, le mépris des enfants. D’où un refus de prendre au sérieux leur souffrance, et une tendance à la perpétuer, dans un des plus vieux cercles vicieux du monde.

Boussole intérieure perturbée
Le cerveau de l’enfant est justement en train de se former. Secoué, choqué, déstabilisé par la violence, incapable de critiquer ceux qui la lui infligent, dont il dépend entièrement pour sa survie, l’enfant tourne son stress contre lui-même, avec des résultats désastreux pour sa santé physique et mentale. Sa boussole intérieure est perturbée. Ses pensées se scindent de ses émotions et il apprend à ne plus éprouver de la compassion, d’abord pour lui-même, ensuite pour les autres.

En une fresque magistrale, Maurel passe en revue la philosophie, les religions, les traités d’éducation et la littérature, de l’Antiquité à nos jours. Il montre comment les trois monothéismes ont élaboré le concept d’un Dieu paternel et punissant, modèle et justification des pères réels châtiant leurs enfants. Les garçons sont plus frappés que les filles, précisément pour qu’ils ne deviennent pas des « femmelettes ».

Alors que Jésus incarnait à cet égard une attitude révolutionnaire (« Si vous ne devenez pas comme des petits enfants, vous n’entrerez pas au royaume des cieux »), saint Augustin – après s’être amèrement plaint des châtiments subis pendant sa scolarité – formulera le dogme du péché originel qui fera de chaque humain à la naissance un être mauvais, devant être contraint par la force à emprunter la voie du Bien.
Le chapitre le plus lumineux du livre est peut-être celui qui rapproche ce dogme chrétien de celui, psychanalytique, du complexe d’Œdipe. En décidant de ne plus croire aux abus sexuels subis par ses patient(e)s, Freud opère un retournement spectaculaire : alors que les vrais fautifs étaient les pères, le coupable désigné sera l’enfant. Ce ne sont pas les adultes qui violent ou maltraitent leurs rejetons, mais ceux-ci, « pervers polymorphes », qui rêvent d’inceste et de parricide. D’où, pour Freud, cette certitude : « Il faut que l’éducation inhibe, interdise, réprime. »

Impressionnants pères sévères
Les conséquences de cette misopédie généralisée sont ahurissantes mais prévisibles. Un garçon battu aura plus de chances de battre sa femme et ses enfants ; une fille battue, de devenir une femme battue et de battre ses enfants. Ont été des enfants gravement maltraités, non seulement la quasi-totalité des délinquants et des criminels, mais aussi les hommes politiques s’arrimant à des idéologies virulentes et désignant à leur tour des boucs émissaires à éliminer, de Milosevic à Hitler, Staline ou Mao. On n’aime pas entendre cela. On est tellement impressionné par ces « pères sévères » que la seule idée de chercher à expliquer leurs méfaits par leur enfance nous frustre de notre colère. On est tellement fasciné par l’horreur d’Auschwitz qu’on préfère ou bien la sacraliser en décrétant qu’elle est incompréhensible, qu’ »il n’y a pas de pourquoi » – ou, au contraire, la banaliser en prétendant que tout un chacun est susceptible de devenir bourreau.

Si on lit le livre d’Olivier Maurel, on ne pourra plus raisonner ainsi. On apprendra, d’une part, que toutes les populations s’étant livrées à des génocides avaient reçu une éducation basée sur la discipline, la punition, l’obéissance aveugle, et, d’autre part, que les individus ayant refusé de collaborer au déploiement du mal extrême, ayant préservé leur compassion (les « Justes » par exemple), avaient vécu, petits, dans la tendresse et le respect de leur entourage.

Certes, malgré la puissance des arguments de Maurel et la pléthore de ses preuves, plusieurs questions restent sans réponse. Quid, par exemple, des parents permissifs, dont les enfants peuvent être ultraviolents ? Quid de la violence comme preuve de liberté, chère à l’Homme du souterrain de Dostoïevski ? Quid, surtout, des autres causes de la violence ? Car celle-ci, pour les êtres fabulateurs que nous sommes, est une source inépuisable d’histoires, d’intrigues, de rebondissements et d’effets inattendus. Bien plus que la création (qui, elle, est toujours lente et laborieuse, toujours partielle), la destruction – instantanée, spectaculaire – nous donne un accès rapide et euphorisant à la toute-puissance divine.

Oui la nature humaine est bonne ! soulève un sacré lièvre. Il faut surmonter ses résistances, le lire et le faire lire. C’est un de ces rares ouvrages qui, bien compris, pourrait infléchir l’Histoire. »Un de ces rares ouvrages qui, bien compris, pourrait infléchir l’Histoire ».

Vrai de vrai, c’est ce qu’a écrit, en première page du Monde des livres du 18 juin 2009, la romancière et essayiste Nancy Huston à propos de mon nouveau livre paru le 22 janvier 2009 :
OUI, LA NATURE HUMAINE EST BONNE ! Comment la violence éducative la pervertit depuis des millénaires
(Robert Laffont).

Voici le texte complet de son article :

Qui châtie bien fait beaucoup de mal…

Le titre (qui n’est pas de l’auteur) fait frémir. La thèse (que résume le sous-titre) fait pouffer. C’est tellement énorme, se dit-on, que ce doit être simpliste, donc faux. Nous voilà au coeur du problème : l’espèce humaine est cette étrange espèce qui aime dire et entendre dire du mal d’elle-même, croire sa nature mauvaise plutôt que bonne.

Olivier Maurel, auteur d’un précédent ouvrage sur la fessée, explore ici tous les tenants et aboutissants du thème de la violence éducative. Une fois que l’on en a entamé la lecture, on cesse de pouffer et on écoute. On se souvient, peut-être, de l’enfant qu’on a été, et des coups que l’on a reçus. On apprend que, partout dans le monde, « 80 à 90 % des enfants sont soumis à la violence éducative pratiquée dans leur pays ».

Ainsi, la première leçon d’éthique inculquée aux petits humains est-elle une leçon paradoxale : le fort a le droit de faire mal au faible, serait-ce pour lui apprendre à ne jamais faire mal à plus faible que soi ! Le mépris des enfants suscite, chez les enfants méprisés devenus adultes, le mépris des enfants. D’où un refus de prendre au sérieux leur souffrance, et une tendance à la perpétuer, dans un des plus vieux cercles vicieux du monde.

Boussole intérieure perturbée
Le cerveau de l’enfant est justement en train de se former. Secoué, choqué, déstabilisé par la violence, incapable de critiquer ceux qui la lui infligent, dont il dépend entièrement pour sa survie, l’enfant tourne son stress contre lui-même, avec des résultats désastreux pour sa santé physique et mentale. Sa boussole intérieure est perturbée. Ses pensées se scindent de ses émotions et il apprend à ne plus éprouver de la compassion, d’abord pour lui-même, ensuite pour les autres.

En une fresque magistrale, Maurel passe en revue la philosophie, les religions, les traités d’éducation et la littérature, de l’Antiquité à nos jours. Il montre comment les trois monothéismes ont élaboré le concept d’un Dieu paternel et punissant, modèle et justification des pères réels châtiant leurs enfants. Les garçons sont plus frappés que les filles, précisément pour qu’ils ne deviennent pas des « femmelettes ».

Alors que Jésus incarnait à cet égard une attitude révolutionnaire (« Si vous ne devenez pas comme des petits enfants, vous n’entrerez pas au royaume des cieux »), saint Augustin – après s’être amèrement plaint des châtiments subis pendant sa scolarité – formulera le dogme du péché originel qui fera de chaque humain à la naissance un être mauvais, devant être contraint par la force à emprunter la voie du Bien.
Le chapitre le plus lumineux du livre est peut-être celui qui rapproche ce dogme chrétien de celui, psychanalytique, du complexe d’Œdipe. En décidant de ne plus croire aux abus sexuels subis par ses patient(e)s, Freud opère un retournement spectaculaire : alors que les vrais fautifs étaient les pères, le coupable désigné sera l’enfant. Ce ne sont pas les adultes qui violent ou maltraitent leurs rejetons, mais ceux-ci, « pervers polymorphes », qui rêvent d’inceste et de parricide. D’où, pour Freud, cette certitude : « Il faut que l’éducation inhibe, interdise, réprime. »

Impressionnants pères sévères
Les conséquences de cette misopédie généralisée sont ahurissantes mais prévisibles. Un garçon battu aura plus de chances de battre sa femme et ses enfants ; une fille battue, de devenir une femme battue et de battre ses enfants. Ont été des enfants gravement maltraités, non seulement la quasi-totalité des délinquants et des criminels, mais aussi les hommes politiques s’arrimant à des idéologies virulentes et désignant à leur tour des boucs émissaires à éliminer, de Milosevic à Hitler, Staline ou Mao. On n’aime pas entendre cela. On est tellement impressionné par ces « pères sévères » que la seule idée de chercher à expliquer leurs méfaits par leur enfance nous frustre de notre colère. On est tellement fasciné par l’horreur d’Auschwitz qu’on préfère ou bien la sacraliser en décrétant qu’elle est incompréhensible, qu’ »il n’y a pas de pourquoi » – ou, au contraire, la banaliser en prétendant que tout un chacun est susceptible de devenir bourreau.

Si on lit le livre d’Olivier Maurel, on ne pourra plus raisonner ainsi. On apprendra, d’une part, que toutes les populations s’étant livrées à des génocides avaient reçu une éducation basée sur la discipline, la punition, l’obéissance aveugle, et, d’autre part, que les individus ayant refusé de collaborer au déploiement du mal extrême, ayant préservé leur compassion (les « Justes » par exemple), avaient vécu, petits, dans la tendresse et le respect de leur entourage.

Certes, malgré la puissance des arguments de Maurel et la pléthore de ses preuves, plusieurs questions restent sans réponse. Quid, par exemple, des parents permissifs, dont les enfants peuvent être ultraviolents ? Quid de la violence comme preuve de liberté, chère à l’Homme du souterrain de Dostoïevski ? Quid, surtout, des autres causes de la violence ? Car celle-ci, pour les êtres fabulateurs que nous sommes, est une source inépuisable d’histoires, d’intrigues, de rebondissements et d’effets inattendus. Bien plus que la création (qui, elle, est toujours lente et laborieuse, toujours partielle), la destruction – instantanée, spectaculaire – nous donne un accès rapide et euphorisant à la toute-puissance divine.

Oui la nature humaine est bonne ! soulève un sacré lièvre. Il faut surmonter ses résistances, le lire et le faire lire. C’est un de ces rares ouvrages qui, bien compris, pourrait infléchir l’Histoire.

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Un viatique pour le troisième millénaire

L’histoire biblique de Joseph et ses frères

Dans son livre Quand ces choses commenceront, René Girard établit un passionnant parallèle entre le mythe grec d’Oedipe et l’histoire de Joseph, le fils de Jacob, dans la Bible (Genèse, 37; 50, 26).

Au départ, dans les deux cas, un enfant qui est vu comme une menace pour sa famille : l’un parce qu’un oracle a déclaré qu’il tuerait son père et sa mère, l’autre parce qu’il a fait des rêves qui annoncent sa domination sur ses frères. Laïos, le père d’Oedipe, se débarrasse de son fils en l’exposant; les frères de Joseph se débarrassent de leur frère.

Sauvés tous les deux, l’un se trouve amené à commettre un parricide et un inceste, l’autre, Joseph, injustement accusé du viol d’une femme, sauve la vie de son père et de ses frères.

Mais René Girard montre que la différence essentielle entre les deux récits tient au fait que le mythe grec accuse Oedipe, considéré comme réellement parricide et incestueux, alors que le récit biblique met en valeur l’innocence totale de Joseph.

Il est intéressant d’approfondir encore le parallélisme des deux récits et de les considérer sous l’angle de la violence parentale.

Laïos commet à l’égard de son fils une des pires violences : il ne le reconnaît pas, au sens légal où un père peut reconnaître son enfant, à cause de l’oracle, et le fait exposer dans la montagne afin qu’il y meure. Juste retour des choses : lorsqu’Oedipe qui a fui ses parents adoptifs pour ne pas commettre de parricide ni d’inceste, se trouve face au char de Laïos, il ne le reconnaît pas non plus, puisqu’il ne l’a jamais connu, et il le tue.

Jacob, lui, aime son fils. Il est troublé par les songes prophétiques de Joseph, mais ne lui retire pas pour autant son amour. Et ce sont ses frères et non pas lui qui tentent de faire périr Joseph. Aussi, étonnante symétrie, c’est Joseph, à la fin du récit, qui s’avance sur son char à la rencontre de son père : “Dès qu’il parut devant lui, il se jeta à son cou et pleura longtemps en le tenant embrassé. Israël dit à Joseph : “A ce coup, je puis mourir, après que j’ai revu ton visage et que tu es encore vivant.”
Jacob se réjouit de revoir son fils et de le revoir vivant, alors que revoir son fils vivant était le cauchemar de Laïos.

Joseph sauve toute sa famille de la famine, alors que le mythe grec considère Oedipe comme responsable de la peste qui décime les habitants de Thèbes.

Pour René Girard, la caractéristique des mythes bibliques est précisément de raconter, comme tous les mythes, des récits d’expulsion ou de lynchage, mais en soulignant l’innocence des victimes. Ainsi Caïn tue Abel, comme Romulus tue Remus, mais Abel est totalement innocent, alors que Rémus, dans un geste de défi, a franchi le sillon tracé par son frère.

Dans le récit grec, la violence de Laïos se retourne contre lui et amène son fils à le tuer et fait le malheur de sa famille. Dans le récit biblique, l’amour de Jacob pour son fils fait de Joseph son sauveur ainsi que le sauveur de toute sa famille.

Nous sommes dressés dès la classe de terminale à croire à l’interprétation psychanalytique du mythe d’Oedipe, interprétation qui accroît la responsabilité d’Oedipe puisque ce n’est plus seulement un oracle extérieur qui pousse Oedipe à tuer son père et à commettre l’inceste avec sa mère, ce sont aussi ses pulsions les plus originelles. L’enfant, tout enfant, veut tuer son père et coucher avec sa mère.
Cette théorie aberrante infeste encore très concrètement des livres de puériculture destinés aux parents (cf. les best-sellers de Christiane Olivier où les enfants sont présentés comme des ogres qu’il ne faut pas hésiter à dresser à coups de taloches).

Il est légitime de craindre qu’une telle théorie, largement vulgarisée, ait les mêmes effets que l’oracle prononcé sur Oedipe. En accusant les enfants, en poussant les parents à se méfier des “pulsions” de leurs enfants, elle risque d’amener les parents à perpétuer la violence éducative et leurs enfants à recourir eux-mêmes à la violence sur leurs semblables.

Si, par beaucoup de ses proverbes, l’Ancien Testament préconise la violence éducative, un autre courant qui le parcourt est porteur d’histoires profondément riches de sens et d’amour, comme celle de Joseph.

Il serait bon d’opposer à l’aberrant complexe d’Oedipe, la simplicité et l’innocence de Joseph qui, parce qu’il a été aimé et reconnu par son père, est sensible à la souffrance non seulement de son père mais aussi de ses frères, malgré leur tentative de meurtre, leur pardonne et les sauve.

L’humanité, aujourd’hui, a besoin d’être sauvée de ses folies par les futurs adultes que sont nos enfants et petits-enfants. Ils ne pourront le faire si nous mettons sur et dans leur tête un oracle (le complexe d’Oedipe) qui nous empêche de leur faire confiance et qui les voue à la violence. L’histoire de Joseph est un meilleur viatique pour le troisième millénaire que le mythe d’Oedipe réinterprété par Freud et ses successeurs.