Olivier Maurel

Écrivain militant – Non à la violence éducative !

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Un viatique pour le troisième millénaire

L’histoire biblique de Joseph et ses frères

Dans son livre Quand ces choses commenceront, René Girard établit un passionnant parallèle entre le mythe grec d’Oedipe et l’histoire de Joseph, le fils de Jacob, dans la Bible (Genèse, 37; 50, 26).

Au départ, dans les deux cas, un enfant qui est vu comme une menace pour sa famille : l’un parce qu’un oracle a déclaré qu’il tuerait son père et sa mère, l’autre parce qu’il a fait des rêves qui annoncent sa domination sur ses frères. Laïos, le père d’Oedipe, se débarrasse de son fils en l’exposant; les frères de Joseph se débarrassent de leur frère.

Sauvés tous les deux, l’un se trouve amené à commettre un parricide et un inceste, l’autre, Joseph, injustement accusé du viol d’une femme, sauve la vie de son père et de ses frères.

Mais René Girard montre que la différence essentielle entre les deux récits tient au fait que le mythe grec accuse Oedipe, considéré comme réellement parricide et incestueux, alors que le récit biblique met en valeur l’innocence totale de Joseph.

Il est intéressant d’approfondir encore le parallélisme des deux récits et de les considérer sous l’angle de la violence parentale.

Laïos commet à l’égard de son fils une des pires violences : il ne le reconnaît pas, au sens légal où un père peut reconnaître son enfant, à cause de l’oracle, et le fait exposer dans la montagne afin qu’il y meure. Juste retour des choses : lorsqu’Oedipe qui a fui ses parents adoptifs pour ne pas commettre de parricide ni d’inceste, se trouve face au char de Laïos, il ne le reconnaît pas non plus, puisqu’il ne l’a jamais connu, et il le tue.

Jacob, lui, aime son fils. Il est troublé par les songes prophétiques de Joseph, mais ne lui retire pas pour autant son amour. Et ce sont ses frères et non pas lui qui tentent de faire périr Joseph. Aussi, étonnante symétrie, c’est Joseph, à la fin du récit, qui s’avance sur son char à la rencontre de son père : “Dès qu’il parut devant lui, il se jeta à son cou et pleura longtemps en le tenant embrassé. Israël dit à Joseph : “A ce coup, je puis mourir, après que j’ai revu ton visage et que tu es encore vivant.”
Jacob se réjouit de revoir son fils et de le revoir vivant, alors que revoir son fils vivant était le cauchemar de Laïos.

Joseph sauve toute sa famille de la famine, alors que le mythe grec considère Oedipe comme responsable de la peste qui décime les habitants de Thèbes.

Pour René Girard, la caractéristique des mythes bibliques est précisément de raconter, comme tous les mythes, des récits d’expulsion ou de lynchage, mais en soulignant l’innocence des victimes. Ainsi Caïn tue Abel, comme Romulus tue Remus, mais Abel est totalement innocent, alors que Rémus, dans un geste de défi, a franchi le sillon tracé par son frère.

Dans le récit grec, la violence de Laïos se retourne contre lui et amène son fils à le tuer et fait le malheur de sa famille. Dans le récit biblique, l’amour de Jacob pour son fils fait de Joseph son sauveur ainsi que le sauveur de toute sa famille.

Nous sommes dressés dès la classe de terminale à croire à l’interprétation psychanalytique du mythe d’Oedipe, interprétation qui accroît la responsabilité d’Oedipe puisque ce n’est plus seulement un oracle extérieur qui pousse Oedipe à tuer son père et à commettre l’inceste avec sa mère, ce sont aussi ses pulsions les plus originelles. L’enfant, tout enfant, veut tuer son père et coucher avec sa mère.
Cette théorie aberrante infeste encore très concrètement des livres de puériculture destinés aux parents (cf. les best-sellers de Christiane Olivier où les enfants sont présentés comme des ogres qu’il ne faut pas hésiter à dresser à coups de taloches).

Il est légitime de craindre qu’une telle théorie, largement vulgarisée, ait les mêmes effets que l’oracle prononcé sur Oedipe. En accusant les enfants, en poussant les parents à se méfier des “pulsions” de leurs enfants, elle risque d’amener les parents à perpétuer la violence éducative et leurs enfants à recourir eux-mêmes à la violence sur leurs semblables.

Si, par beaucoup de ses proverbes, l’Ancien Testament préconise la violence éducative, un autre courant qui le parcourt est porteur d’histoires profondément riches de sens et d’amour, comme celle de Joseph.

Il serait bon d’opposer à l’aberrant complexe d’Oedipe, la simplicité et l’innocence de Joseph qui, parce qu’il a été aimé et reconnu par son père, est sensible à la souffrance non seulement de son père mais aussi de ses frères, malgré leur tentative de meurtre, leur pardonne et les sauve.

L’humanité, aujourd’hui, a besoin d’être sauvée de ses folies par les futurs adultes que sont nos enfants et petits-enfants. Ils ne pourront le faire si nous mettons sur et dans leur tête un oracle (le complexe d’Oedipe) qui nous empêche de leur faire confiance et qui les voue à la violence. L’histoire de Joseph est un meilleur viatique pour le troisième millénaire que le mythe d’Oedipe réinterprété par Freud et ses successeurs.

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Pour une réinterprétation du personnage d’Abraham

Abraham est-il un exemple d’obéissance ou d’objection de conscience ?

« Nous sommes des hommes, des frères »

On a rarement souligné à quel point le personnage biblique d’Abraham, reconnu comme père des croyants par les juifs, les chrétiens et les musulmans, peut être considéré comme une figure emblématique des origines les plus lointaines de la non-violence, ou du moins du refus de la violence. Et cela malgré l’épisode du sacrifice d’Isaac.

Même si l’on fait la part du mythe dans le récit de sa vie, il faut reconnaître que l’auteur de ce récit puis ceux qui l’ont recueilli pour en faire un des grands textes racontant les origines de la religion juive, lui ont donné une signification étonnamment non-violente qu’occultent malheureusement les interprétations courantes que l’on en donne et que ne permet pas de voir une lecture rapide.

Quand on considère les vingt et un épisodes qui constituent ce récit d’après le découpage de la Bible de Jérusalem (Genèse, 12- 25,11), on s’aperçoit que nombre d’entre eux présentent Abraham comme étant à l’origine d’une descendance aussi nombreuse que les étoiles du ciel et que la poussière de la terre: Abraham est source de vie surabondante.

Mais il est aussi et surtout celui qui protège la vie. Cela apparaît de la façon la plus claire dans l’épisode de la destruction de Sodome et Gomorrhe (Genèse, 18, 16 – 19, 29). Dieu a décidé de détruire ces deux villes à cause des mœurs de leurs habitants, particulièrement abominables à ses yeux et à ceux des Israélites. Dès qu’il apprend ce projet de Dieu, Abraham tente d’intercéder auprès de lui. Or, ce qui est frappant dans cet extraordinaire marchandage, c’est qu’Abraham ne tente pas de sauver les justes, ni même son neveu Lot et sa famille, du milieu des pécheurs, mais de sauver les pécheurs en invoquant les justes: « Vas-tu vraiment les supprimer et ne pardonneras-tu pas à la cité pour les cinquante justes qui sont dans son sein? (…) Mais peut-être des cinquante justes en manquera-t-il cinq (…) peut-être n’y en aura-t-il que quarante (…) trente, (…) vingt, (…) dix(…) » Mais Dieu, moins miséricordieux qu’Abraham, détruit Sodome et Gomorrhe et ne laisse la vie sauve qu’à Lot et aux siens. Si l’on songe que ceux qu’Abraham essaie de sauver sont ceux-là même qui vont tenter de s’emparer des anges de Yahvé pour les violer, on ne peut qu’être stupéfait et du respect de toute vie que manifeste Abraham et de son indépendance d’esprit par rapport à la morale de son temps qui condamnait sans la moindre indulgence l’homosexualité. Aux yeux d’Abraham, qui semble dépourvu de tout préjugé moral, la vie des abominables habitants de Sodome a exactement autant de valeur que celle de son neveu Lot et de sa famille.

Lorsqu’Abraham arrive, avec son neveu Lot au pays de Canaan (Genèse, 13, 1-13), une dispute éclate entre ses bergers et ceux de son neveu. Immédiatement, afin « qu’il n’y ait pas de dispute » entre lui et son neveu, Abraham laisse son neveu choisir la meilleure terre, celle qu’arrose le Jourdain.

Plus tard, lorsque Sara, sa femme l’oblige à chasser Agar et Ismaël (Genèse, 21, 8-19), Abraham, chagriné mais soumis, se lève tôt le matin, sans doute en cachette de Sara, et donne à Agar et Ismaël, au moment de leur départ, peu de choses, certes, mais du moins le pain et l’eau qui leur permettront de survivre jusqu’au puits le plus proche.

Il faut même reconnaître qu’Abraham pousse le respect de la vie, lorsqu’il s’agit de la sienne, jusqu’à la lâcheté la plus impardonnable. Craignant que Pharaon ne soit séduit par la beauté de Sara et ne veuille, pour cette raison, le tuer pour s’emparer d’elle (Genèse, 12, 10-20), il la fait passer pour sa sœur et laisse Pharaon la prendre pour femme. Et il utilise le même stratagème face à Abimélek, toujours pour sauver sa vie (Genèse, 20, 2-18).

Abraham est certes capable de se battre, mais la seule fois où on le voit faire la guerre, c’est pour sauver son neveu Lot et les siens qui ont été faits prisonniers par des tribus adverses. Et alors que la Bible regorge de récits de massacres, le texte dit simplement ici: « Il les assaillit de nuit, lui et ses gens, il les battit et les poursuivit jusqu’à Hoba, au nord de Damas. » (Genèse, 14, 15).

Ajoutons qu’au moment de sa mort, Abraham, qu’on présente parfois comme un conquérant, ne possède pas le moindre arpent de terre en Canaan et qu’il est obligé de supplier Ephron, le Hittite, de lui donner un coin de terre pour enterrer Sara (Genèse, 23, 1-20).

Or, ce même homme qui ne pense qu’à protéger la vie et pour qui la protection de la vie est plus importante que la morale la plus élémentaire, comme le montrent les épisodes de Sodome, de Pharaon et d’Abimélek, voilà que, lorsque Yahvé lui demande de sacrifier son fils, il obéit sans la moindre hésitation: « Prends ton fils, ton unique, que tu chéris, Isaac, et va-t’en au pays de Moriyya, et là tu l’offriras en holocauste sur une montagne que je t’indiquerai. » Sur ces paroles, et sans la moindre protestation, Abraham obéit (Genèse, 22, 1-19).

Est-ce vraiment le même homme qui a marchandé avec Dieu pour sauver Sodome? Il est difficile de le croire. Le contraste entre cet épisode et l’ensemble du récit est trop grand. Il invite en fait, presque comme un signal placé dans le texte, à une réinterprétation du sacrifice d’Isaac.
La Bible de Jérusalem fournit ici une précieuse indication. Le pays de Moriiya où Yahvé envoie Abraham n’est autre que Jérusalem. Or la même édition de la Bible nous apprend que dans ce même lieu se trouvait un « brûloir » à enfants (Lévitique, 18, 21) et que le rite des sacrifices d’enfants s’était introduit en Israël.

Si l’on tient compte de cela, l’épisode du sacrifice d’Isaac prend une tout autre dimension et signification. Le premier ordre de Yahvé n’est probablement rien d’autre que celui de la terrible coutume qui contraint les pères à brûler leur premier né. Ce n’est pas un ordre adressé spécialement à Abraham, mais une tradition à laquelle chacun se doit d’obéir. Et le chef du clan peut encore moins qu’un autre s’y soustraire. Abraham accepte donc ou feint d’accepter cette coutume.

Il part avec deux jeunes gens. Mais arrivé à quelque distance du lieu du sacrifice, il ordonne aux jeunes gens de ne pas le suivre. Et de ce qui a suivi, seuls sont censés avoir été témoins Abraham et Isaac. Abraham, dont les épisodes de ses mensonges à Pharaon et à Abimélek montrent que le respect de la vérité n’était pas sa principale qualité, a pu raconter exactement ce qu’il a voulu. Du moins le récit le laisse entendre, car rien ne l’obligeait, s’il avait voulu vraiment sacrifier Isaac, à maintenir à distance ses deux serviteurs.

Rien n’empêche de supposer, si l’on veut que l’épisode du sacrifice d’Isaac ne soit pas en contradiction avec l’ensemble du récit, c’est qu’Abraham, dès le départ, ou bien une fois arrivé sur le lieu du supplice, n’a pas supporté l’idée de sacrifier son fils. L’amour qu’il avait pour lui, qui est probablement le seul et véritable « Ange de Yahvé », le lui interdisait. Il a donc inventé l’intervention de l’ange comme il avait inventé par deux fois que Saraï (puis Sara) était sa sœur et non sa femme. Et il a inventé un rite de substitution : le sacrifice d’un bélier.

Vu de cette façon, le sacrifice d’Isaac se réintègre parfaitement dans la logique du personnage. Il perd son merveilleux, mais il en acquiert un autre: celui du cœur et de la conscience. Abraham contrairement à ce qu’on voit toujours en lui, est moins l’homme de la foi que l’homme de la conscience et du cœur, opposés à la tradition issue de la violence fondatrice.

René Girard, qui ne conteste pas l’interprétation traditionnelle du sacrifice d’Isaac, y voit cependant, et c’est ce qui avait attiré mon attention sur cet épisode, le symbole du moment où l’humanité est passée du sacrifice humain au sacrifice animal. Et l’on peut dire que, dans l’optique de La Violence et le sacré, le Dieu qui contraint Abraham à sacrifier Isaac, c’est, à l’évidence, le Dieu de la violence, celui de la tradition et de presque toutes les cultures anciennes, alors que le Dieu qui lui fait délier Isaac, c’est le Dieu des victimes, celui qui s’exprime au cœur des hommes libérés des lois tribales.

Marie Balmary, dans Le Sacrifice interdit, donne du sacrifice une analyse psychanalytique qui, contrairement au reste de son livre, paraît peu convaincante, mais elle éclaire puissamment, par le reste de son analyse, la signification du récit de la vie d’Abraham. Elle montre en effet que l’ordre reçu par Abraham, au moment de son départ de la Mésopotamie, n’est pas, comme on le traduisait habituellement: « Quitte ton pays… » mais, comme le traduit Chouraki: « Va pour toi… » ou « Va vers toi… » L’épisode d’Abraham est un de ceux (peut-être le premier) où se manifeste l’émergence de la personnalité individuelle par rapport au clan et à la tribu. D’abord lorsque son Dieu intérieur lui ordonne de quitter le pays de ses pères; ensuite lorsqu’il refuse de mettre en pratique la terrible tradition du sacrifice des premiers nés; enfin quand, conscient de la difficulté qu’éprouvent les hommes de se passer de rites, il invente un sacrifice de substitution : le sacrifice des animaux.

Abraham est le protecteur de la vie par excellence, et, pour cette raison, le premier « objecteur de conscience ». La figure d’Abraham s’élève face aux traditions cruelles de sa tribu et de toutes les tribus (puisque le sacrifice humain était une pratique universelle), comme s’élèveront plus tard celle d’Antigone face à l’autorité du prince, celle de Socrate face au pouvoir naissant du démos athénien, et celle du Christ face aux prêtres de sa propre religion.

Si les fidèles des religions abrahamiques, juifs, chrétiens et musulmans, voyaient en Abraham non pas un homme à la foi aveugle et impitoyable, mais un homme à la conscience et au cœur éveillés qui, tranquillement et non sans astuce, dit non à toute violence, qu’elle soit humaine ou divine, peut-être cela ne serait-il pas sans conséquences sur leur comportement individuel et collectif. Peut-être aussi se diraient-ils les uns aux autres, comme Abraham : « Nous sommes des hommes, des frères ».